Le spectacle pas comme les autres d’Aude Moreau

L’œuvre «Less is more or» a été réalisée à partir des fenêtres illuminées des tours du Toronto-Dominion Center, à Toronto.
Photo: Paul Litherland L’œuvre «Less is more or» a été réalisée à partir des fenêtres illuminées des tours du Toronto-Dominion Center, à Toronto.

Il y a un peu plus d’un an, Aude Moreau réalisait un coup d’éclat en faisant lire, à la nuit tombée, Less is more or à partir des fenêtres illuminées des tours du Toronto-Dominion Center (TDC), à Toronto. Chez Antoine Ertaskiran, qui représente l’artiste, une vidéo grand format restitue en un spectacle envoûtant cette intervention audacieuse, une prouesse logistique. Bien plus que l’envergure spectaculaire pressentie au premier contact, cette oeuvre exprime une fine critique du style international dont le fonctionnalisme structure le quartier financier et les silhouettes effilées de ses gratte-ciel.

Ce projet s’inscrit dans une suite d’interventions in situ menées par l’artiste depuis 2010, à même les tours de bureaux de centres-villes nords-américains. Tout a commencé à Montréal avec la tour de la Bourse, où c’est le mot SORTIR qui se lisait sur les façades aux fenêtres partiellement éclairées. Puis, en quête d’un équivalent aux tours jumelles du World Trade Centre à New York, Moreau a jeté son dévolu sur celles du centre-ville de Los Angeles, y inscrivant avec la lumière THE END. Le contexte de chacune de ces villes fournissait des particularités ciblées par l’artiste, faisant tantôt allusion à la culture du divertissement, tantôt à l’industrie du cinéma hollywoodien.

Dans ces projets, l’artiste emploie les codes du spectacle pour en faire la critique. L’échelle des opérations se répercute aussi dans les moyens pris pour filmer les résultats, à bord d’un hélicoptère et même avec les services d’une équipe de tournage spécialisée, de celles justement qui procurent au cinéma de fiction des images époustouflantes.

Dans le film THE END in the Background of Hollywood (2015), Moreau a également eu recours aux artifices de la postproduction, pour faire apparaître les lettres illuminées aux fenêtres, n’ayant pas réussi à contrôler l’éclairage sur place. De la ville, ce sont les atours de ses mirages qui étaient alors affirmés.

Credo moderniste

L’histoire est différente pour Toronto, où le projet de l’artiste a pu concrètement se réaliser, malgré sa complexité. Une vingtaine de personnes complices (entourage de l’artiste, service de sécurité et d’entretien) ont contribué à l’opération, qui visait les quatre tours sur dix étages. Forte d’une entente avec le propriétaire et le soutien de commanditaires, l’artiste a néanmoins dû composer avec des contraintes multiples, allant des détecteurs pour système d’alarme aux stores de fenêtres en rangées réglés pour s’ouvrir en bloc.

Une sélection judicieuse de photographies, dans la seconde salle de l’exposition, permet d’ailleurs de scruter en plans rapprochés des vues des façades pour lesquelles certaines des fenêtres ont été masquées une à une par l’artiste afin de rendre lisibles ses mots.

Le souci de transparence n’est pas anodin. Il nourrit la démarche de l’artiste en regard de son précédent projet et fait surtout écho au principe chèrement poursuivi par le style international dont l’architecte Mies van der Rohe fut le chef de file. Auteur des tours du TDC à Toronto, qui célébrait d’ailleurs en 2017 ses 50 ans, de lui vient aussi le credo Less is more qui résume la pensée fonctionnaliste.

Photo: Paul Litherland

Misant sur l’ossature de poutres d’acier, l’architecte a développé des lignées épurées constituées des murs rideaux, le verre ajourant ainsi élégamment les façades de ses édifices. D’une ville à l’autre, les gratte-ciel choisis par Moreau adoptent ce style dont elle souligne ainsi les prétentions universelles par la recherche d’efficacité au nom du progrès.

Le film de 12 minutes qui immortalise l’intervention de l’artiste déconstruit ces a priori symbolisés par l’architecture tout en subjuguant longuement. Construit en deux plans-séquences, l’oeuvre fait d’abord découvrir le projet que le son de l’hélicoptère, depuis lequel les images ont été captées, ancre dans le réel. Puis une musique d’ambiance enveloppe de son mystère les images qui brillent de mille feux, du flux de la circulation automobile, des points lumineux frémissants et des logos d’entreprises : Royal York, Sheraton, BMO, CIBC, Toronto Star, Deloitte.

Ce texte habituellement lisible de la ville entre en combinaison avec les mots inscrits par l’artiste que le point de vue mobile de la caméra décline avec des variantes : OR IS LESS, OR IS LESS OR, OR IS OR. Avec le plan qui se resserre finalement sur MORE, parmi toutes ces façades réfléchissantes, c’est l’appétit insatiable du capitalisme et l’opacité des secrets financiers qui affleurent à l’esprit.

Véritable exploit, la réalisation de ce projet en appel un autre, en gestation depuis un moment et à la complexité encore plus élevée. Il s’agit de La ligne bleue, que Moreau souhaite faire apparaître aux fenêtres des plusieurs édifices de Lower Manhattan, devant représenter le niveau atteint par l’eau des océans dans l’éventualité de la fonte intégrale des glaciers. Il faudra beaucoup de détermination à l’artiste pour concrétiser cette image catastrophe, de quoi peut-être inspirer les efforts collectifs pour transiter vers une économie verte pouvant contrer ce qui semble inéluctable.

Less is more or

D’Aude Moreau à la galerie Antoine Ertaskiran, 1892, rue Payette, à Montréal, jusqu’au 24 novembre