De Visu - Cocteau par lui-même

Hanté, selon ses propres mots, par le «lâche, profond et farouche désir de plaire», Jean Cocteau est longtemps resté méprisé, dédaigné par l'intelligentsia de son époque. Quarante ans après sa mort, une polémique entoure toujours cet artiste.

Un événement à ne pas manquer, l'exposition Jean Cocteau. L'enfant terrible, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal, est une rétrospective d'envergure qui a connu un grand succès public au Centre Pompidou. Pour Dominique Païni, commissaire général, la «distance critique du temps» a permis de faire ressortir l'importance et la complexité du personnage. L'exposition se présente comme une réhabilitation de l'artiste et trace le portrait d'un homme qui a réellement marqué le vingtième siècle.

Touche-à-tout

Cinéaste, peintre, écrivain, Jean Cocteau avait un désir insatiable d'expérimenter avec une grande variété de médiums. Une qualité qui lui a aussi valu le qualificatif de «touche-à-tout»... Ses dessins, notamment, ont souvent été interprétés comme des variations élégantes et décoratives du travail de Picasso et n'ont pas vraiment été pris au sérieux. Cette immense fécondité artistique a pourtant un caractère bien distinctif et c'est ce que cette exposition veut faire ressortir à travers plus de 700 oeuvres, souvent inédites: extraits de films, dessins, manuscrits, objets, photos...

La scénographie est élaborée et élégante: une lumière tamisée et des miroirs nous plongent dans une ambiance feutrée, comme si nous entrions dans l'intimité de l'artiste (la lumière devient par contre rougeâtre dans une salle où est exposée une collection assez salée de dessins érotiques de Cocteau). La disposition des oeuvres n'est pas chronologique. Celles-ci ne sont pas non plus rassemblées selon le médium utilisé, mais plutôt arrangées par thème autour de vitrines qui contiennent des archives et des documents. Le parcours est bien monté, clair et agréable à suivre, mais le nombre important de pièces présentées rend le tout un peu essoufflant.

Les oeuvres graphiques choisies appartiennent en grande majorité aux années 1910, 1920 et 1930, période particulièrement riche et assez méconnue du travail de l'artiste. Elles nous font découvrir un Cocteau plus complexe. Celui qu'on désignait comme un «prince frivole» était aussi rongé par le doute, le malaise. En témoigne l'étonnante série Mystère de Jean l'oiseleur, autoportraits effectués pendant une période de dépendance à l'opium, à la suite du décès de son ami Raymond Radiguet. L'esthétique particulière qui se dégage de ces dessins nous montre aussi combien Cocteau était, avant tout, poète. Il affirmait d'ailleurs: «J'ai toujours dessiné, écrire pour moi c'est dessiner. Nouer les lignes de telle sorte qu'elles se fassent écriture, ou les dénouer de telle sorte que l'écriture devienne dessin.» Sa grande créativité apparaît également à travers des sculptures, des décors pour pièces de théâtre et même sur un piano... Mais c'est aussi étonnant de voir avec quelle facilité cet artiste peut entrer dans le kitsch et le surfait.

Le personnage lui-même est paradoxal: il y a l'artiste qui sous l'Occupation provoque l'indignation en faisant l'éloge du sculpteur nazi Arno Breker, mais aussi l'homme qui, à la même époque, est passé à tabac par des membres de la Légion des volontaires français (l'exposition nous montre le dessin qu'il a fait de lui-même après cet événement). Et les nombreuses photographies, prises dans les cafés de Montparnasse ou lors de vernissages, renforcent cette image d'un mondain qui aimait se définir à travers le regard des autres.

En présentant les multiples facettes du personnage, l'exposition enrichit la perception que nous pouvions avoir de Cocteau mais montre aussi son influence. Si son apport au cinéma n'est plus contesté, Dominique Païni pense qu'il a également une place déterminante dans l'art visuel. Il cite en particulier Andy Warhol, que Cocteau a selon lui préfiguré en s'interrogeant sur la reproductibilité de l'oeuvre et en s'intéressant aux nouvelles technologies de reproduction. Le nombre impressionnant de portraits de Cocteau faits par des artistes aussi variés que Modigliani, Picasso, Picabia et justement Warhol montre en tout cas combien il a été proche de toutes les grandes personnalités de son époque. Une époque qu'il a, avant toute chose, su cerner, faisant de «l'air du temps» le sujet principal de son oeuvre.

L'artiste et le personnage de Jean Cocteau sont inextricablement liés et, comme l'affirme finalement si bien l'écrivain Jean-Pierre Millecam: «Jean Cocteau n'a écrit qu'un poème, celui de sa vie.» Cette exposition nous le montre admirablement.