«Manifesto»: un appel à l’action

Dadaïsme, surréalisme, situationnisme, pop art, constructivisme, tous trouvent vie ici, dans la bouche de l’actrice Cate Blanchett, qui s’est métamorphosée pour l’occasion en itinérante, en travailleur de la construction, en professeur, en mère de famille conservatrice, en chorégraphe ou en marionnettiste.
Photo: Julian Rosefeldt et VG Bild-Kunst, Bonn 2017 Dadaïsme, surréalisme, situationnisme, pop art, constructivisme, tous trouvent vie ici, dans la bouche de l’actrice Cate Blanchett, qui s’est métamorphosée pour l’occasion en itinérante, en travailleur de la construction, en professeur, en mère de famille conservatrice, en chorégraphe ou en marionnettiste.

Un manifeste est un cri, un appel à bâtir un présent étincelant sur les cendres d’un passé pulvérisé dans la foudre de l’action. Les manifestes critiquent, détruisent, refusent, réclament, inventent. Les manifestes passent. Charmé par l’intelligence et la portée poétique des manifestes artistiques qui ont jalonné le dernier siècle, l’artiste Julian Rosefeldt en a regroupé 55 pour créer l’exposition Manifesto, présentée au Musée d’art contemporain de Montréal. Il les a mis en scène dans treize courts métrages, qui forment ensemble un nouveau manifeste artistique, un appel à l’action.

Dadaïsme, surréalisme, situationnisme, pop art, constructivisme, tous trouvent vie ici, dans la bouche de l’actrice Cate Blanchett, qui s’est métamorphosée pour l’occasion en itinérante, en travailleur de la construction, en professeur, en mère de famille conservatrice, en chorégraphe ou en marionnettiste. Et toutes ces femmes s’adressent au visiteur en même temps, projetées sur treize écrans différents, lorsqu’il pénètre dans la salle du MAC réservée à l’exposition. Elles évoluent dans autant de courts métrages d’une dizaine de minutes, où se succèdent des décors tantôt décadents, tantôt futuristes, tantôt hyperréalistes.

« In-dif-fé-rents, nous sommes morts, mais nous ne pourrissons pas, parce que nous n’avons jamais le même coeur dans la poitrine, ni le même cerveau dans la tête », dit une Cate Blanchett éplorée, présidant à des funérailles, et citant Paul Éluard, dans le court métrage illustrant les manifestes dada.

Photo: Julian Rosefeldt et VG Bild-Kunst, Bonn 2017 Cate Blanchett se métamorphose pour mieux donner vie aux manifestes choisis.

« Liquidons monuments, trottoirs, portiques, gradins, enfonçons les rues et les places, relevons le niveau de la ville », dit-elle, réincarnée en travailleur de la construction, empruntant les mots d’Antonio Sant’Elia et de son manifeste de l’architecture futuriste, dans le court métrage sur l’architecture.

« Fluxus est un coup de pied dans le derrière de l’art », dit une Blanchett chorégraphe à une troupe de danseurs futuristes, dans le court métrage sur Fluxus.

En entrevue, l’artiste Julian Rosefeldt rappelle que si certains de ces manifestes sont demeurés célèbres, d’autres sont tombés dans l’oubli. Lui-même n’avait retenu que quelques phrases des nombreux manifestes qu’il avait lus lors de ses études en architecture. « Je ne me souvenais que de quelques phrases iconiques. Pour moi, la grande découverte a été de voir la dimension poétique du langage », dit-il.

Des traductions étonnantes

L’artiste a privilégié les manifestes artistiques, plutôt que leur contrepartie politique, à l’exception d’un seul.

L’exposition s’ouvre en effet sur le manifeste du parti communiste signé par Karl Marx en 1848. À ce sujet, Julian Rosefeldt, qui est Allemand, raconte que la traduction anglaise de l’une des premières phrases du manifeste est particulièrement séduisante, même si elle ne rend pas tout à fait le texte original, qui parlait de classe sociale.

« En anglais, ils ont écrit “Tout ce qui est solide se dissout dans l’air”, dit-il, alors que le manifeste allemand parlait plutôt de dissolution des classes sociales. […] La version originale n’est pas aussi belle, et est plus complexe », dit-il. « C’est intéressant de voir comment la traduction de certains de ces textes est mauvaise et qu’elle demeure citée ainsi dans les ouvrages de référence. »

Actes du présent

Pour lui, les manifestes sont des actes du présent, un appel à l’action. « Les manifestes sont en rupture avec le passé, mais ils ne s’intéressent pas vraiment au futur. Ils sont vraiment dans le présent, aujourd’hui, maintenant, ici », dit-il.

Les manifestes sont aussi pleins de colère, « ce sont des textes furieux. En ce sens, cette exposition est très actuelle, parce que ce qu’elle dit, c’est que tout furieux que nous soyons, si nous avons quelque chose à dire, la colère n’est plus seulement de la colère. Si on regarde le monde politique, on a l’impression que la colère ne sert plus à rien, qu’il ne s’agit que de bruit ».

Pour lui, les manifestes sont donc une démarche contraire au populisme, qui utilise la colère des gens de façon contre-productive. « Les manifestes sont pleins d’énergie et très créatifs. La langue est magnifique. »

Le plus ancien manifeste artistique repris dans l’exposition est celui de Filippo Tommaso Marinetti, Manifeste du futurisme, paru en 1909. « À l’époque, cela avait fait la une du Figaro, vous imaginez ! » note Rosefeldt.

Rosefeldt aime aussi relever que la moitié de ces manifestes ont été écrits par des artistes très jeunes, fragiles, qui n’étaient pas encore célèbres. « On comprend mal qu’à l’époque, ils n’étaient pas connus, et que ces oeuvres traduisent en fait une insécurité », dit-il.

Julian Rosefeldt a sciemment mis de côté, dans ses courts métrages, les oeuvres des artistes signataires de ces manifestes. Il a également écarté la mise en contexte historique ou politique de ces textes. « J’ai voulu me concentrer uniquement sur la langue », dit-il. Aussi, le visiteur est invité dans une ambiance plutôt que dans un cadre théorique.

Pour souligner la présence de Manifesto entre ses murs, le Musée d’art contemporain a organisé une exposition parallèle, intitulée Partitions, qui présente différents manifestes originaux. Certains sont exploités dans l’oeuvre de Rosefeldt, d’autres non. Partitions se veut aussi un lien avec la rétrospective consacrée à l’artiste Françoise Sullivan, l’une des signataires ici de Refus global.

1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 20 octobre 2018 10 h 01

    Cate Blanchett

    réalise dans cette œuvre très forte (surtout en version installation muséale) le fantasme de tout acteur(trice) de théâtre. Se transformer complêtement par le personnage à jouer.

    Par sa propre transformation d'actrice, elle entre en résonance avec les appels à la transformation de monde des manifestes eux-mêmes.