Quand la technologie et la tradition se rencontrent

Adil Boukind Collaboration spéciale
L’attrait général pour l’immersion et l’interactivité motive l’intégration des technologies.
Photo: Samuel Zeller Unsplash L’attrait général pour l’immersion et l’interactivité motive l’intégration des technologies.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Intelligence artificielle, réalité augmentée et réalité virtuelle font maintenant partie du quotidien des différents centres d’art et de culture au Québec. Assistons-nous à une révolution muséale ?

Vivre comme les peuples des Premières Nations ; apprendre à tirer à l’arc, à pêcher à la lance, construire des igloos ou même faire du traîneau à chiens dans les forêts du nord du Canada. Ces expériences que peu de personnes peuvent se targuer d’avoir vécues sont désormais possibles, et ce, sans quitter Montréal, grâce aux nouvelles technologies.

Les établissements muséaux utilisant ainsi la technologie sont de plus en plus nombreux.

Quelle est la place des nouvelles technologies dans le monde des musées ? Peut-on parler d’une fin en soi, d’un simple gadget marketing ou alors d’un outil augmentant l’expérience des visiteurs ? Pour Stéphane Chagnon, directeur général de la Société des musées du Québec (SMQ), « c’est une complémentarité avec les approches et pratiques muséales traditionnelles, comme la médiation ».

La technologie au service de l’expérience

Pour M. Chagnon, cette révolution technologique crée un impact plus important en ce qui a trait à l’expérience des visiteurs, particulièrement dans le cadre d’installations de nature scientifique ou historique. « Je trouve que le numérique est pertinent pour des sites archéologiques où ne subsistent que des vestiges aujourd’hui, comme à Palmyre, qui a été détruite par le groupe État islamique, affirme M. Chagnon. C’est un véhicule fort intéressant, notamment avec la réalité augmentée, qui permet de voir ce qu’un lieu ou un objet était avant. » Le directeur de la SMQ ajoute que la réalité virtuelle permet elle aussi de visiter des lieux auxquels le public n’aurait pas accès facilement, comme l’Antarctique.

L’attrait général pour l’immersion et l’interactivité motive également l’intégration de ces technologies. Ainsi, plusieurs musées les utilisent très bien, selon M. Chagnon, qui parle alors des expositions Portes virtuelles au Musée naval de Québec, Génie autochtone au Centre des sciences de Montréal, MLab Creaform au Musée de la civilisation à Québec ou encore Square à Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Montréal. Dans ce dernier cas, le projet de BAnQ se veut un laboratoire de création numérique destiné aux jeunes de 13 à 17 ans. Le projet pousse les jeunes à collaborer, que ce soit en personne dans l’espace physique ou à distance en visitant le site de l’exposition. Les ateliers proposés sont variés, allant de la construction d’un échiquier à du dessin artistique.

Nouveaux défis

 
Photo: Référence Design / Centre des sciences de Montréal Exemple de design interactif hybride mélangeant objets réels et contenus numériques. Le visiteur doit actionner un harpon physique pour capturer des saumons virtuels. Cette stratégie muséographique rend l’apprentissage beaucoup plus concret.

Bien évidemment, la technologie amène son lot de défis et d’enjeux. « Les coûts d’implantation sont immenses, et ça prend des budgets importants en plus d’une meilleure connaissance du rôle des technologies », affirme M. Chagnon.

À cela s’ajoutent les coûts de formation du personnel, aussi bien pour ceux qui effectuent la maintenance que pour les guides qui doivent apprendre à se servir de nouveaux outils. Selon M. Chagnon, les membres du personnel doivent développer leurs propres connaissances afin de mieux transmettre les contenus des expositions. Le directeur de la SMQ décrit l’implantation des nouvelles technologies comme étant un atout à double tranchant : si une exposition comporte une ou deux installations avec des cafouillages technologiques, les visiteurs se souviendront plus de ceux-ci que du propos de l’exposition.

Les musées ont aussi dû créer de nouveaux postes, comme celui de coordonnateur numérique, qui doit s’assurer du bon fonctionnement des différents supports liés aux nouvelles technologies. Dans les plus grands musées, c’est donc de spécialistes numériques qu’on a besoin. Enfin, le rythme des expositions a aussi changé : dans le cas d’une exposition permanente pour laquelle on projette une durée de vie d’au moins dix ans, il faut s’assurer que la technologie ne tombera pas en désuétude et restera pertinente.

La technologie à tout prix ?

Cependant, Stéphane Chagnon soutient que le propos et le message d’une exposition doivent être mis en avant et qu’il faut penser à la technologie dans un second temps, pour voir si celle-ci apporterait quelque chose de plus dans l’expérience muséale.

C’est dans ce sens qu’abonde Martine Bertier, chef de division de l’animation et des programmes publics du Jardin botanique et d’Espace pour la vie. « On utilise la technologie, mais seulement si c’est pertinent. Le produit principal, c’est le jardin et les collections. » Malgré une relative absence de ces nouvelles technologies, les différents établissements dont s’occupe Mme Berthier ont accueilli près de 2,2 millions de visiteurs en 2017. Les chiffres de cette année sont un peu plus modestes, avec 1,4 million de visiteurs, en raison des rénovations au Biodôme.

Cette utilisation moindre des nouvelles technologies n’influe pas sur le profil des visiteurs des installations d’Espace pour la vie, explique Mme Berthier, où la moitié des visiteurs ont de 25 à 44 ans. « Nous attirons une clientèle familiale. Pour le Jardin, c’est une clientèle de proximité », précise Mme Bertier. Dans le cas du Jardin botanique, la population qui le fréquente est en général plus âgée, à l’exception de la période du Grand Bal des citrouilles de l’Halloween. Les nouvelles technologies sont, elles, plus présentes au Planétarium.

Selon M. Chagnon, les expositions plus traditionnelles ont encore un bel avenir. « Le numérique ne remplacera jamais le rapport du visiteur avec l’objet authentique », conclut-il.

16 millions
Les musées ont toujours la cote. Une enquête de l’Observatoire de la culture et des communications de l’Institut de la statistique du Québec chiffrait à 16 millions le nombre de visiteurs dans les musées au Québec au cours de l’année 2017. Ce nombre est en constante croissance, année après année, selon le directeur de la SMQ.