Des regards pluriels pour réactualiser des œuvres anciennes

Martine Letarte Collaboration spéciale
Inspirée de la petite jarre, l’œuvre «Île flottante», de Pavitra Wickramasinghe
Photo: MBAM Inspirée de la petite jarre, l’œuvre «Île flottante», de Pavitra Wickramasinghe

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Difficile à saisir, l’identité culturelle est un concept en constante évolution. Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a souhaité l’analyser sous différents angles en demandant à sept artistes canadiens émergents issus de notre diversité culturelle de produire chacun une œuvre inspirée de pièces des collections des cultures du monde. C’est ce qu’on peut voir dans Connexions. Notre diversité artistique dialogue avec nos collections. L’exposition est présentée au pavillon Jean-Noël Desmarais jusqu’à la fin de juin, puis déménagera dans la nouvelle aile des cultures du monde et du vivre-ensemble Stéphan Crétier et Stéphany Maillery qui ouvrira ses portes l’été prochain.

Au mur, une petite jarre à huile parfumée thaïlandaise datant du XVIe siècle, envoyée au Japon où elle a été utilisée comme contenant à thé en poudre.

« L’identité n’est jamais figée et on le voit bien avec ce petit objet dont l’usage a été réinventé en changeant de territoire, et cette évolution a inspiré l’artiste montréalaise Pavitra Wickramasinghe, née au Sri Lanka », explique Laura Vigo, commissaire principale de l’exposition et conservatrice de l’art asiatique du MBAM. Évoquant le transfert et la transformation qu’entraîne la migration, l’artiste a créé un paysage imaginaire avec des projections d’ombres de différentes sculptures qui évoquent le petit récipient. Disposées sur un plateau tournant, les ombres projetées sur un écran panoramique se transforment continuellement.

La plupart des autres artistes se sont inspirés de pièces de la collection liées à leurs origines. Par exemple, l’œuvre de Hua Jin, née en Chine, témoigne avec 12 assiettes de ses préoccupations par rapport à l’effacement de la culture sous l’effet de la mondialisation et de la production de masse.

Toujours en Chine, au début du XVIIIe siècle, des vases imitaient le style japonais Imari pour satisfaire la demande occidentale. Ils ont inspiré Karen Tam pour créer des pièces en mousse de polystyrène décorées de paillettes, en référence et en opposition à la production de masse chinoise de marchandises authentiques et fausses.

L’exposition nous fait aussi voyager en Afrique avec l’artiste canadien Brendan Fernandes, d’ascendance kenyane et indienne, maintenant installé à Chicago. Il s’est inspiré de masques africains du XIXe et du XXe siècle. Retrouvées dans les musées en raison du passé colonial, ces pièces ont perdu les traces de leur provenance, ce qui soulève des questions par rapport à leur authenticité. Des questionnements qui ne sont pas étrangers à l’artiste lui-même, en raison de son parcours. Avec la réalité virtuelle, il redonne du sens à ces masques en leur faisant reprendre vie sur le corps de danseurs.

L’expo présente aussi le triptyque d’Arwa Abouon, une artiste montréalaise née en Libye qui aborde la question de l’identité plurielle.

Grande présence de l’Amérique latine

 
Photo: MBAM Quelques vases de l’œuvre «Imitation des insectes de Castiglione», de Karen Tam

On découvre aussi dans Connexions les sculptures en céramique de Z’otz* Collective — z’otz signifie « chauve-souris » en maya. Le travail collaboratif et intuitif de ce collectif de Toronto est grandement inspiré de la mythologie aztèque. Leurs œuvres représentent des êtres hybrides, des objets et des éléments en transition de la flore et de la faune.

« La transformation et l’hybridation qu’on voit dans leur travail fait à référence à certaines traditions ancestrales, comme les nahuales chez les Aztèques avec l’esprit animal qui est l’alter ego du chaman », explique Erell Hubert, conservatrice de l’art précolombien au MBAM.

Plus près de notre réalité, leur travail fait aussi référence à la migration.

« À comment, en fait, la même personne se transforme au fil de son chemin », ajoute Erell Hubert.

Le voyage se termine avec le travail de Maria Ezcurra et Nuria Carton de Grammont, qui ont demandé à 21 Québécois qui ont émigré de 21 pays des Amériques de nous présenter chacun un objet personnel qui a joué un rôle dans leur processus d’immigration.

Approche pluraliste

Connexions s’inscrit dans le courant lancé au MBAM avec D’Afrique aux Amériques. Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui et Nous sommes ici, d’ici. L’art contemporain des Noirs canadiens. Ces deux expositions, terminées en septembre, cherchaient à décentrer les regards en allant au-delà du discours classique en histoire de l’art. Connexions poursuit le dialogue entre les cultures et les époques.

« Chaque objet a de multiples significations, selon le temps, l’espace et la personne qui le regarde, indique Laura Vigo. L’idée de voir ces objets à travers des regards pluriels permet d’enrichir la collection et de la rendre aussi plus actuelle. »