Les femmes pionnières du Québec à l’honneur

Raphaëlle Corbeil Collaboration spéciale
Carte postale montrant l’entrée de l’Hôtel-Dieu de Montréal avec, en avant-plan, la sculpture de Jeanne Mance du sculpteur Louis-Philippe Hébert, vers 1910
Photo: Collection Paul Labonne Carte postale montrant l’entrée de l’Hôtel-Dieu de Montréal avec, en avant-plan, la sculpture de Jeanne Mance du sculpteur Louis-Philippe Hébert, vers 1910

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors que l’hôpital de l’Hôtel-Dieu ferme ses portes et cherche une nouvelle vocation, la mission du Musée des Hospitalières, gardien de la mémoire de l’institution et des débuts de Montréal, paraît d’autant plus primordiale. Cet automne, le Musée des Hospitalières promet une riche programmation culturelle où les femmes pionnières du Québec sont à l’honneur.

« L’histoire des Hospitalières, c’est notre histoire, notre patrimoine hospitalier. Et ce sont les religieuses qui le conservent », résume Paul Labonne, directeur général du Musée. Le nouveau directeur souhaite faire connaître le rôle central que ces femmes ont eu dans la fondation de Montréal.

L’histoire des Hospitalières, c’est notre histoire, notre patrimoine hospitalier

Cet automne, en plus de l’exposition temporaire et l’exposition permanente, une série de conférences portant sur Jeanne Mance et les soins hospitaliers en Nouvelle-France, un récital d’orgue pour Noël et des visites commentées de la chapelle de l’Hôtel-Dieu sont au programme.

Jeanne Mance et les Hospitalières

La grande pionnière Jeanne Mance, reconnue enfin comme cofondatrice de Ville-Marie lors du 375e anniversaire, est le point de départ du Musée. La vie de cette jeune femme qui n’a pas froid aux yeux est racontée dans l’exposition temporaire, à l’affiche au Musée depuis 2017 et jusqu’en 2019. Son histoire s’entremêle évidemment à celle de l’Hôtel-Dieu, dont la mémoire est mise en valeur dans l’exposition permanente.

Mademoiselle Mance grandit en Champagne, fréquente les Ursulines, devient garde-malade, s’occupe déjà des pestiférés de la grande peste et des blessés de la guerre de Trente Ans. Son projet missionnaire en Nouvelle-France naît lorsqu’elle entend parler de cette contrée lointaine. Quelques personnages puissants vont lui permettre de réaliser son rêve, parmi lesquels sa mécène Angéline Faure de Bullion, dont on peut admirer le portrait au Musée. Cette dernière financera l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie jusqu’à sa mort.

Ni religieuse ni mariée, c’est donc en femme libre que Jeanne Mance prend le Saint-Laurent en mai 1642. C’est là, au milieu du fort Ville-Marie, qu’elle fonde l’Hôtel-Dieu. Au début un modeste bâtiment de bois, puis une structure de pierre, il devient le coeur de Montréal autour duquel la vie prend forme.

Mais les temps sont durs et les Iroquois n’entendent pas céder leur territoire sans mener une rude bataille. Jeanne Mance, qui soigne Français, Anglais et Autochtones, précise M. Labonne, retourne en France quelques années plus tard pour chercher des recrues. Les trois premières Hospitalières, Judith Moreau de Brésoles, Catherine Macé et Marie Maillet, embarquent dans l’aventure depuis La Rochelle.

« Ces religieuses sont des femmes de tête, souligne M. Labonne. Elles viennent prêter main-forte à Jeanne Mance, blessée à la suite d’une chute sur la glace. Elles ont déjà une solide expérience de gestion puisqu’elles ont fondé l’Hôtel-Dieu à Laval en France. » Marie Maillet est aussi la première économe de Montréal. Mme de Brésoles est quant à elle apothicaire : elle travaille en tant que pharmacienne en préparant les remèdes pour les malades. À noter que jusqu’au XIXe siècle, la sœur chargée de la pharmacie avait un rôle important dans l’hôpital, car les médecins se faisaient relativement rares, et la sœur apothicaire devait souvent guérir elle-même les patients.

À l’occasion de l’anniversaire de l’arrivée des trois fondatrices le 20 octobre en 1659, le Musée organise aujourd’hui une conférence avec Mme Françoise Deroy-Pineau, spécialiste des femmes pionnières au Québec, où il sera possible d’en apprendre davantage sur les soins prodigués en Nouvelle-France.

Les pionnières du Québec

Ce sont les Hospitalières qui, après la mort de Jeanne Mance en 1673, reprennent la mission de l’Hôtel-Dieu, et se mettent au service du développement de Ville-Marie. Ces femmes pionnières étaient-elles les premières féministes du Québec ? L’historienne Micheline Dumont avait déjà émis une hypothèse similaire dans Les religieuses sont-elles féministes ? (Montréal, Bellarmin, 1995) : « la vocation religieuse a pu représenter pour les femmes une possibilité d’exercer des fonctions inédites dans la société civile, et des postes de grande responsabilité, voire une voie d’accès pour réaliser les aspirations des femmes ».

Le Musée des Hospitalières montre en tout cas le pouvoir considérable que les religieuses avaient en tant que propriétaires et gestionnaires d’hôpitaux, ainsi que dans leur mission au service de la communauté.

On y apprend aussi que les religieuses ont largement contribué au développement de la profession d’infirmières. Avec l’évolution des techniques médicales de la fin du XIXe siècle, on crée des écoles de formation, faisant passer le métier d’infirmière de vocation à profession. En 1901, soeur Marie-Louise Désaulniers crée l’École des infirmières de l’Hôtel-Dieu de Montréal.

Les étudiantes travaillent et étudient 12 heures par jour, et reçoivent des religieuses une formation professionnelle dans un esprit de compassion suivant la tradition de la communauté. L’École est aussi la première à Montréal à ouvrir ses portes aux aspirants infirmiers masculins en 1963. Lors de cette décennie, l’État laïcise la formation, qui sera désormais enseignée dans les cégeps et les universités.

« En 69 ans d’existence, l’École aura dispensé une formation à près de 3000 infirmières et 24 infirmiers que l’on retrouve aujourd’hui dans plusieurs pays, où ils contribuent au rayonnement de l’Hôtel-Dieu. Les diplômés maintiennent cependant un lien d’appartenance grâce à l’Association Jeanne-Mance fondée en 1917 », peut-on lire au deuxième étage de l’exposition.

Les religieuses ont été administratrices de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu jusqu’en 1973. Avec le transfert des derniers patients vers le nouveau CHUM, il ne reste plus grand-chose de leur hôpital. Si la présence des Hospitalières se fait moins forte aujourd’hui, leur héritage demeure considérable autant pour le développement des soins que pour l’histoire de Montréal et du Québec.