Art et agriculture en osmose à Saint-Hyacinthe

Laurent Lamarche, «Indices (In)traçables» (détail de l’installation «in situ»), 2018
Photo: Laurent Lamarche Laurent Lamarche, «Indices (In)traçables» (détail de l’installation «in situ»), 2018

Orange, c’est le nom d’un fruit et celui d’une couleur. C’est aussi le nom d’un événement qui allie l’art visuel et l’agriculture, tous les trois ans, à Saint-Hyacinthe. Jusqu’au 28 octobre, 14 artistes y présentent des oeuvres inspirées de différents aspects de l’industrie agroalimentaire. Ces oeuvres sont exposées dans quatre lieux différents de la ville.

Cette année, les artistes ont travaillé sur le thème « Conjuguer la traçabilité », proposant un regard sur l’origine des produits alimentaires, jusqu’au pis de la vache, jusqu’au vent dans les feuilles de l’érable qui donnera du sirop. Chaque artiste était jumelé, à l’aveugle, avec un producteur agricole. Et ce sont deux soeurs jumelles qui ont été nommées cocommissaires de l’événement, représentant chacune leur spécialité. Isabelle Charron est agroéconomiste et sa soeur Marie-Ève est historienne de l’art et critique d’art au Devoir.

La galerie Expression se trouve au coeur de la ville de Saint-Hyacinthe, au-dessus d’un marché public. Sur un mur trône l’immense photographie d’une vache au pelage noir luisant, dont on aperçoit un coin rose d’intimité. La photographie, signée Benoit Aquin, s’intitule Canadienne. Elle a été prise à l’exposition agricole de Saint-Hyacinthe en 2014.

Photo: Andréanne Godin Andréanne Godin, «207, rang de l’Embarras» (détail de l’installation «in situ»), 2018

Pour cette édition d’Orange 2018, Benoit Aquin a exploré les mondes de la production laitière et de l’apiculture, où se côtoient haute technologie et méthodes artisanales. « Je photographie l’agriculture au Québec depuis 2013, raconte le photographe. Ce paysage visuel est peu exploité. C’est l’occasion de l’investir et de créer des ponts avec le milieu urbain. »

Osmose et mirages

Plus loin, Magali Babin a travaillé avec le groupe Avatar pour créer une installation sur le thème de l’acériculture. Elle était jumelée à l’érablière Marc-Arthur Deschênes. L’oeuvre s’intitule Entends-tu l’osmose s’inverser ?. L’osmose est le procédé par lequel les acériculteurs séparent l’eau douce de l’eau d’érable, apprend-on. L’installation sonore permet au visiteur d’entendre les bruits de la forêt où se récolte le sirop, celui du vent dans les feuilles et celui des pas des acériculteurs dans la neige. « À l’érablière, a-t-elle constaté, tout est relié par tubulures : humain, érables (bois), eau… » En marge de l’oeuvre, on apprend que le Québec fournit 70 % de la production mondiale de sirop d’érable, et que la métabolisation rapide de celui-ci, son pouvoir antioxydant et sa teneur en minéraux en font un produit recherché par les athlètes.

Dans un autre lieu, la chapelle des Soeurs de Saint-Joseph de Saint-Hyacinthe, l’artiste Arkadi Lavoie-Lachapelle a exploré le thème de l’oeuf, au terme d’une collaboration avec Nutri-Oeuf, l’une des composantes de NutriGroupe. Son Usine à mirages est composée de quatre installations. On y évoque un « futur passé » situé en 2028. Dans une télévision qui évoque la couveuse, on peut voir un court métrage d’animation qui suit le périlleux périple de l’oeuf jusque dans l’assiette. Plus loin, l’artiste a conçu une fragile fresque à partir de coquilles d’oeuf. « Un des symboles qui m’ont beaucoup inspirée lors de ce projet est l’ouroboros, le serpent qui dévore sa queue », explique l’artiste.

Photo: Laurent Lamarche Laurent Lamarche, «Indices (In)traçables» (détail de l’installation «in situ»), 2018

On apprend par ailleurs qu’il est possible de retracer l’origine de chaque oeuf que l’on consomme, en allant sur le site www.oeuf.ca, en cliquant sur l’icône de traçabilité et en inscrivant le code de cinq caractères inscrit sur la coquille.

Plus loin, les Néerlandaises Lonnie van Brummelen et Siebren de Haan présentent un petit film tourné dans la ville de Urk, qui était autrefois une île, mais où les marais ont été asséchés, forçant les pêcheurs à aller travailler plus loin dans la mer.

Agence de rencontres

L’exposition se poursuit au jardin Daniel A. Séguin, où Paul Chartrand provoque avec l’installation Hot Commodity, une réflexion sur le transport du café. Dans un ancien conteneur de la compagnie Hapag-Lloyd, qui a précisément servi à transporter du café jusqu’à nous, l’artiste a fait pousser des plantes indigènes, camomille, mélisse, chicorée, qui pourraient servir de solution de remplacement au café. Alors que l’artiste présente des dessins réalisés avec du marc de café, on apprend qu’on peut aussi utiliser ce produit comme engrais naturel, répulsif naturel, désodorisant, dégraissant, exfoliant et colorant naturel.

À l’intérieur du pavillon, qui appartient à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, l’artiste Andréanne Godin expose sa réflexion sur le travail de Patrice Fortier, qui a cofondé la Société des plantes de Kamouraska. Fortier décrit son entreprise comme « une agence de rencontre entre semences et jardiniers ». Artiste visuel, Patrice Fortier produit et vend des semences sélectionnées, de variétés rares ou anciennes.

Au bout du périple, on arrive dans la Verrière du Cégep de Saint-Hyacinthe, où l’artiste Michel Boulanger a dessiné un robot de traite en trois dimensions. Ce robot armé de bras robotisés permet, dit-on, aux vaches de choisir leur moment de traite, en plus d’alléger le travail du fermier, qui peut ainsi disposer d’un horaire plus flexible.

Orange 2018

Cocommisaires: Isabelle et Marie-Ève Charron. Dans différents lieux de Saint-Hyacinthe, jusqu’au 28 octobre.