Pierre Théberge n’est plus

Pierre Théberge a su insuffler de l’audace, tout au long de sa carrière, à la programmation des musées dont il a été le directeur.
Photo: Musée des beaux-arts du Canada Pierre Théberge a su insuffler de l’audace, tout au long de sa carrière, à la programmation des musées dont il a été le directeur.

Vendredi matin s’est éteint, à l’âge de 76 ans, Pierre Théberge, pilier des arts visuels au Canada et ex-directeur de deux des plus grandes institutions muséales au pays. Au cours de sa carrière, il a contribué à faire du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) et du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) des établissements modernes et respectés à travers le monde.

« Pierre a profondément dépoussiéré le Musée des beaux-arts de Montréal, raconte Nathalie Bondil, l’actuelle directrice du MBAM. Il l’a aussi rendu plus accessible pour le public, avec l’addition du pavillon Jean-Noël Desmarais sous sa direction. »

Petite révolution au MBAM

L’homme né à Saint-Eleuthère (aujourd’hui Pohénégamook), le 9 août 1942, n’a jamais hésité à organiser des expositions controversées, qui choquaient l’ancienne garde du monde de l’art, dans le but avoué de ratisser plus large.

« Il a décloisonné les frontières de l’art, en présentant des expositions sur la bédé, l’art populaire et même les automobiles, ce qui n’était pas du goût de tout le monde, analyse Mme Bondil. Il avait une vision très audacieuse de la programmation. »

« Il était doté d’une intelligence suprême, mais aussi d’une sensibilité exceptionnelle, malgré son apparence parfois austère », raconte son frère André lors d’un entretien téléphonique avec Le Devoir. Le coeur de ce passionné des arts a « cessé de battre » vendredi matin, au centre d’hébergement de longue durée où il vivait. Il était atteint de la maladie de Parkinson.

Au cours des dernières années, Pierre Théberge fréquentait le musée comme un bénévole engagé, explique Mme Bondil. Il avait d’ailleurs donné une partie de sa collection personnelle au musée.

« Je l’ai connu comme un homme plein de bonne volonté. À la fois discret et présent pour prodiguer des conseils. Même ces dernières années, alors que son état de santé devenait difficile, il se gardait bien au courant. Il visitait les expositions et conservait un appétit insatiable pour les arts. »

En 1979, alors que les finances et l’achalandage du MBAM se portent assez mal, Pierre Théberge y est engagé comme conservateur en chef. Il se met en tête d’attirer les enfants au musée. Dès l’année suivante, il y présente l’exposition Le musée imaginaire de Tintin, en allant lui-même convaincre Hergé du bien-fondé de son projet. Ses détracteurs crient alors au sacrilège, mais Théberge ne déroge pas de l’orientation qu’il entend adopter. Il revient avec des expositions sur le cinéma d’animation (1982), Léonard de Vinci (1987) et Snoopy (1992). En 1995, il se permet même de mettre en scène les voitures de collection avec Beauté mobile : un siècle de chefs-d’oeuvre automobiles — un choix qui sera longtemps associé à lui.

Malgré cela, Pierre Théberge propose aussi en parallèle une programmation plus conventionnelle, avec Picasso, Chagall et Dalí, notamment.

Sous son impulsion, la billetterie du musée surchauffe, si bien que l’institution montréalaise double sa superficie en 1991 avec l’ajout du pavillon Jean-Noël Desmarais.

Fin de carrière à Ottawa

Après dix-neuf ans passés à Montréal, Pierre Théberge retourne à Ottawa, là où il avait amorcé sa carrière en 1966, pour accéder au poste de directeur du MBAC en 1998. Sous son mandat, le musée multiplie les collaborations avec les autres institutions canadiennes, dans l’espoir que le public puisse plus facilement admirer sa collection nationale.

À son propre avis, l’intégration de l’art autochtone à la collection canadienne du MBAC est l’une des plus grandes réalisations de Pierre Théberge. « Ça a changé complètement notre point de vue sur l’histoire de l’art canadien, soulignait-il au Devoir dans un entretien en 2009. C’est une véritable révolution. »