Entre les lignes

Vues de l’exposition «Instances», à la Parisian Laundry.
Photo: Maxime Brouillet Vues de l’exposition «Instances», à la Parisian Laundry.

Marie-Michelle Deschamps présente un solo notable à la Parisian Laundry, son premier dans cette galerie qui la représente désormais à Montréal. Dans le vaste espace nouvellement redécoupé par des murs, l’artiste y déploie son plus récent corpus, composé d’aquarelles et de sculptures dont les frontières s’entremêlent élégamment. Les oeuvres partagent une propension pour l’écriture ; une écriture qui reste à faire.

Celle-ci se signale par des balbutiements ou son absence, dans les espaces laissés vierges sur des surfaces prêtes à la recevoir. Feuilles sagement lignées, cartables à anneaux généreusement ouverts et blocs-notes rudimentaires s’incarnent sur papier, sur cuivre ou dans la graphie de tiges d’acier, noires et épurées. Des signes inventés s’égrènent ça et là, s’accrochent sur les fines barres horizontales qui traversent des plans autrement dégarnis.

Photo: Guy L'Heureux Marie-Michelle Deschamps, «sans-titre», 2018

Les lettres distinctes ont disparu du répertoire visuel de l’artiste, qui demeure néanmoins attachée au langage. Résonne encore dans ces récentes productions l’oeuvre fondatrice de Deschamps, The Twofold Room, un livre d’artiste aussi traduit en français, qui depuis ses études de maîtrise à la Glasgow School of Art en Écosse, fait du langage le pivot de son travail.

« Si l’espace commence par des mots, est-il donc possible de dire que nous habitons le langage ? » amorçait l’ouvrage. Dans son texte, l’artiste comparait le recours au langage à un séjour dans un hôtel, fait d’emprunts et de passages, des lieux partagés que personne ne possède. Cette allusion est maintenue dans les oeuvres actuelles dont la parenté avec le mobilier et les objets, avec le design finalement, renvoient aux corps qui habitent ce monde et aux objets utilisés. Les oeuvres de Deschamps en captent subtilement les transformations en travaillant avec des techniques particulières qu’elle a peaufinées avec le temps. Raffinés, les résultats ravissent.

Feux ardents

L’émail vitrifié sur feuille de cuivre est de ces techniques que Deschamps pratique dans une manufacture de Toronto qui, dans la chaîne de production, lui fait une place pour ses pièces. Les feux ardents de l’émaillage et la matérialité du cuivre dictent d’ailleurs la palette de ses aquarelles qui se déclinent entre des verts turquoise et des roses saumon. Ces dessins, des teintes délicates organisées en taches organiques ou en nuées, sont protégés par des plaques de verre parcourues de fins motifs dépolis. Rien cependant ne trahit le labeur opéré sur la matière ; coup de feu, vaporisation et jet de sable ont, en effet, agi sur les surfaces par de brefs et vifs contacts.

Photo: Maxime Brouillet

Ancrées dans ces techniques parfois anciennes, artisanales et manufacturières qu’elles revisitent, les oeuvres évoquent par ailleurs des dispositifs de communication qui tombent en désuétude, en cette ère du numérique. Téléphone à fil, journal papier et écriture manuscrite apparaissent sous des formes variées qui appellent à leur conservation, à leur souvenir. L’artiste introduit dans cette exposition, fiché sur un tableau, un des 1000 exemplaires du journal qu’elle a fait imprimer par le Financial Times, avec son papier et sa couleur si caractéristique. Pour Deschamps, des nuages clairsemés d’aquarelle ont pris la place des chiffres et des analyses.

Son économie n’est pas celle de la finance, mais des restes d’atelier à qui elle redonne une place capitale. Ces traces d’aquarelle sont en fait les excédents essuyés de son pinceau, un surplus indésirable qu’elle ne s’est pas résolue à jeter. Et pour cause, ces tâches se font plutôt le témoin d’un temps précieux, une résistance au gaspillage. Dans cet esprit, une des oeuvres comprend au sol des retailles de feuille de cuivre non émaillée, simplement martelées. Leur matérialité brute introduit un heureux hiatus dans cette exposition tout en retenue. Sous ses dehors polis, elle sécrète encore le faire de l’atelier et l’impulsion forte de l’esquisse.

Tout le bunker à Alexandre David

La Parisian Landry accueille pour une quatrième fois Alexandre David et son travail in situ. Il retrouve cet automne l’espace du bunker qu’il investit intégralement de ses constructions angulaires de contreplaqué nu qui se visitent en plusieurs temps, dans un parcours quasi labyrinthique et sur deux niveaux. Passages et chambres plus ou moins intimes se dessinent progressivement sous nos pas, des espaces qui se révèlent dans leurs qualités relatives et réversibles, en solo ou à plusieurs.

Instances

De Marie-Michelle Deschamps. À la Parisian Laundry, 3550, rue Saint-Antoine Ouest, jusqu’au 20 octobre.