Un fil d’images et de non-dits

C’est bel et bien un fil qui accueille les visiteurs; celui qui occupe le centre de l’œuvre Dénouement (2011) d’Ismaïl Bahri.
Photo: Ismaïl Bahri C’est bel et bien un fil qui accueille les visiteurs; celui qui occupe le centre de l’œuvre Dénouement (2011) d’Ismaïl Bahri.

Un étonnant fil conducteur traverse la salle d’exposition du centre Dazibao. D’une œuvre à l’autre, d’un écran à l’autre, on retrouve la même langueur, la même simplicité et la même présence, si on peut dire, du hors-champ.

Il est étonnant, ce fil, parce que Dazibao ne présente pas une seule exposition, portée par un thème et signée par un commissaire, mais trois solos. Les trois projets auraient peut-être gagné à être chapeautés d’un beau et éloquent titre. Mais, dans le fond, ce détail importe peu.

C’est bel et bien un fil qui accueille les visiteurs ; celui qui occupe le centre de l’œuvre Dénouement (2011) d’Ismaïl Bahri. Cette courte vidéo à un seul plan séquence et filmée par une caméra statique parle de division et de rencontre, de distance et de rapprochement, de contraste et de fusion.

Tout ce qui est évoqué passe par ce seul fil et par la manière dont on arrive à le lire. Cet inoffensif trait noir au milieu d’une page blanche est peut-être un barbelé dans un champ enneigé, de ceux qui délimitent avec violence un territoire. Mais il peut s’agir aussi, tout simplement, d’une ficelle qui, entre tension et relâchement, finit par être mise en boule. En nœud.

Par une belle économie de moyens, Ismaïl Bahri réussit à imprégner de géopolitique son langage formel. L’artiste parisien d’origine tunisienne, dont on peut également voir une œuvre à la Galerie de l’UQAM (l’exposition Soulèvements), dénonce très subtilement.

Dans Dénouement, vidéo très apaisante, il n’est pas tant question de solutions et d’issues. Mais plutôt de détails et d’éléments cachés : il faut d’abord comprendre le nœud d’une histoire, ou d’un conflit, avant d’en arriver à son dénouement.

Dictature et militantisme

Le non-dit et les histoires oubliées font partie de la démarche de Miriam Sampaio, une artiste montréalaise occupée à travailler autour de ses origines judéoportugaises. À Dazibao, elle présente l’installation en quatre écrans I am the Daughter of Dead-fathers (2018).

Sampaio cultive le passé par le choix de ses outils — ici, du film Super 8, puis du 16 mm. Il en résulte des images hachurées, au grain très présent, comme vieillies. L’installation propose différentes vues d’un centre de détention abandonné, vues baignant dans une profonde obscurité. Seuls quelques traits lumineux, ou quelques soudaines sources de lumière, révèlent l’état des lieux.

Le centre de détention, situé à Lisbonne, était celui de l’ancienne police d’État, alors que le Portugal vivait l’époque du régime fasciste de l’Estado Novo. Il y a de bonnes raisons de croire que dans ce vétuste édifice, on y pratiquait la torture.

Le site est désormais l’objet de promoteurs immobiliers. Les condos de luxe apparaissent à l’horizon, alors que le passé trouble, et ses horreurs et injustices, seront plus que jamais enfouis dans l’oubli. Les images de Miriam Sampaio ne disent pas tout ça. Elles donnent cependant l’impression que l’on découvre l’intérieur d’une épave.

Le trio d’expositions se conclut avec le diptyque Two Cabins (2011) de James Benning. Le documentariste de Milwaukee, grosse pointure dans le domaine du cinéma expérimental, propose deux films 16 mm, à la fois similaires et distincts. Dans chacun d’eux, il s’agit d’un long plan fixe sur une fenêtre ouverte, laissant voir une nature luxuriante. Les sons ambiants et le mouvement des feuilles rythment à eux seuls la demi-heure de projection.

Actif depuis les années 1970, Benning est connu pour son cinéma faussement passif. Sa pratique artistique, rappelle Dazibao, « consiste à prendre le temps d’observer et écouter avec plus d’acuité ce qui nous entoure ». Son approche, dit-on, « implique une réelle participation au monde ».

Le projet Two Cabins en est un bel exemple. Il juxtapose deux univers, l’un en murs blancs et neutres, l’autre en planches en bois fortes en nœuds. Pour l’occasion, Benning a construit la réplique de deux cabanes, celle de Henry David Thoreau, le philosophe précurseur de la simplicité volontaire, et celle de Theodore John Kaczynski, le militant écologiste et néo-luddite, reconnu coupable de 16 attentats mortels.

Peu importe quel intérieur correspond à quel personnage, l’opposition de ces deux figures somme toute marginales et radicales conduit à penser aux libertés et responsabilités individuelles, à leurs limites et portées. Il n’y a pas de réponse simple aux questions que soulève la contemplation de ces deux images pourtant réconfortantes.

Le fil qui sépare le modèle du monstre, la gauche de la droite, la mémoire de l’oubli, est parfois si peu tranchant.

Dénouement / Two Cabins // I am the Daughter of Dead-fathers

Ismaïl Bahri / James Benning // Miriam Sampaio. À Dazibao, 5455, avenue de Gaspé, espace 109, jusqu’au 3 novembre.