Oeuvre publique: retour sur un concours avorté

Selon les artistes concernés par la rue Prince-Arthur, la tenue du premier concours et son annulation ont été empreintes d’anomalies et de mystère.
Photo: Fred CC Selon les artistes concernés par la rue Prince-Arthur, la tenue du premier concours et son annulation ont été empreintes d’anomalies et de mystère.

Le 375e anniversaire est terminé depuis neuf mois, mais on ne connaît pas tous ses legs. Ainsi, l’oeuvre publique de 340 000 $ dont devait hériter la rue Prince-Arthur Est est encore attendue. Le projet sera dévoilé en octobre, mais ne sera pas installé avant 2019. Soit un an après la fin des célébrations et… deux concours plus tard.

Il a fallu que le Bureau d’art public reprenne le processus de sélection. Le premier concours, tenu en avril 2017, a été annulé faute de consensus, selon le Service des communications de la Ville de Montréal. Deux jurys, deux finales, avec chacune quatre finalistes, et donc deux fois 21 000 $ ont été nécessaires pour trouver la sculpture destinée à occuper l’entrée de l’artère piétonne, à l’angle du boulevard Saint-Laurent. Ce double concours s’est tenu en complément de la réfection de la rue Prince-Arthur Est. Le véritable legs, c’est celui-là, un projet urbain de 4 millions de dollars.

« Les projets identifiés comme legs du 375e devaient être structurants d’amélioration. On a jugé que l’oeuvre d’art était importante pour compléter de manière dynamique la rue. Elle [sera] visible de partout », explique Christine Gosselin. L’actuelle responsable de la culture, du patrimoine et du design à la Ville de Montréal avait piloté, avant les élections de novembre 2017, le réaménagement de la rue Prince-Arthur.

Des ratés rares

Il est rare qu’un jury arrive à la conclusion que le mieux est de relancer un concours. Des quatre artistes conviés, trois (Nicolas Baier, Marie-France Brière, Yann Pocreau) ont pourtant une vaste expérience en art public — 46 oeuvres réalisées à eux trois. Le quatrième, Frédéric Laforge, en était à ses débuts.

« Le concours manquait de clarté, commente Yann Pocreau. Il parlait d’oeuvre majeure et on a compris volume. On a tous joué l’oeuvre monumentale, mais ce n’est pas ce que le jury voulait. »

« C’est l’excuse qu’on nous a donnée : on a fait des oeuvres trop spectaculaires, trop grosses, trop présentes, renchérit Nicolas Baier. Mais on nous demandait de faire une oeuvre emblématique. »

Dans ses explications transmises aux artistes, le Service de la culture de la Ville évoquait « le contexte architectural et urbain pas suffisamment pris en compte ». « Le rapport entre l’oeuvre et la volumétrie des bâtiments, de même que le lien entre l’oeuvre et […] l’espace public visé, est déficient », lit-on dans la missive signée par la chef de la Division du développement culturel, Gina Tremblay.

C’est la troisième fois depuis 2015 que la Ville de Montréal recommence un concours. L’oeuvre Paquets de lumière de Gilles Mihalcean, autre legs du 375e choisi après un second exercice devant jury, occupe son emplacement près de la Maison symphonique. Par contre, le parc Simonne-Monet-Chartrand attend toujours sa murale. Le concours, relancé en novembre 2016, s’est conclu cinq mois plus tard par le choix du projet de l’artiste Dodo. La Ville s’était dotée d’un budget de 45 000 $ pour cette oeuvre toujours invisible.

Plusieurs anomalies

Selon les artistes concernés par la rue Prince-Arthur, la tenue du premier concours et son annulation ont été empreintes d’anomalies et de mystère. Temps de préparation et de réalisation trop courts, attitude peu professionnelle d’un juré, absence d’un président de jury, retard dans le paiement des honoraires… La liste est longue.

Marie-France Brière n’est pas prête à dire que le concours a dévié de la norme, mais elle regrette qu’il se termine « sans explications ». « Ce fut assez choquant. On a tous été sidérés que personne ne soit choisi », résume la sculptrice.

Les commentaires d’un juré ont étonné les artistes. Deux auraient été humiliés. Nicolas Baier confie avoir été traité de « petit-bourgeois qui veut impressionner ». « Habituellement, on présente un projet, on ne s’en va pas au front, dit Marie-France Brière. Cette fois, on devait se défendre au lieu d’être dans la démonstration. »

La Ville de Montréal a refusé les demandes d’entrevue et n’a accepté de commenter le déroulement du concours que par voie écrite.

Un minimum de temps et d’info

Selon le « Règlement et programme du concours » lancé en octobre 2016, il était prévu d’octroyer le contrat en février 2017, afin de pouvoir installer l’oeuvre dans les dernières semaines du 375e. Or, le jury n’a délibéré qu’à la fin du mois d’avril. La décision de ne retenir aucune proposition a été prise « à l’unanimité ».

« C’est le 375e, dépêchez-vous » : c’est ainsi que Nicolas Baier résume le contexte. Selon la Ville, « les artistes ont obtenu une extension d’un mois ». Ils auraient donc eu trois mois pour produire le matériel, ce qui est dans la moyenne. « On a travaillé avec un minimum d’informations et avec peu de temps, répète Nicolas Baier. Ça a coûté de l’argent public et notre travail a été sapé. C’était urgent, mais ça a fini par prendre un an et demi. »

Les finalistes avaient été invités à participer à la reprise de l’exercice. Seule Marie-France Brière l’a fait. « Je connaissais bien les problématiques de cette rue, j’y avais réfléchi [longtemps]. J’ai proposé le même projet, même si je savais qu’il serait refusé », dit celle qui avait remarqué que le concours avait à peine été modifié.

Le concours a été relancé à la fin des travaux dans la rue Prince-Arthur, ce qui a permis d’en préciser des détails. « Les finalistes ont bénéficié d’un maximum d’informations sur les travaux effectués », précise le Service de communications de la Ville. En octobre, un second jury étudiera quatre nouvelles propositions. Jean-Robert Drouillard, Josée Dubeau, Jon Rafman et le duo Cooke-Sasseville sont les finalistes.