«Non conforme»: l’affiche à son meilleur

Le style du Québécois Sébastien Lépine (à gauche) se démarque par son emploi des tons pastel et des jeux de transparence, tandis que celui du Belge Elzo Durt (à droite) emprunte autant à l'Art déco qu’aux cultures psychédélique et punk.
Photo: Centre de design de l’UQAM Le style du Québécois Sébastien Lépine (à gauche) se démarque par son emploi des tons pastel et des jeux de transparence, tandis que celui du Belge Elzo Durt (à droite) emprunte autant à l'Art déco qu’aux cultures psychédélique et punk.

Le titre de l’exposition dit d’elles qu’elles sont non conformes. Vrai, mais les affiches réunies au Centre de design de l’UQAM sont aussi de véritables objets magnétiques, pour ne pas dire magnifiques.

Couleurs fortes, motifs éclatés, lettres difformes, assemblages complexes et, tout compte fait, une manière iconoclaste de vendre un produit culturel : c’est ce qui est à l’affiche de l’expo Non conforme. L’univers underground d’Elzo Durt et Sébastien Lépine, inaugurée cette semaine.

Voué à diffuser le design sous toutes ses manifestations, le centre universitaire consacre une bonne part de sa programmation à l’architecture. Le design graphique et, particulièrement, l’affiche publicitaire ne sont pas pour autant en reste, comme on le constate en cette rentrée culturelle.

Louise Pelletier, la nouvelle directrice du Centre de design, dit avoir voulu marquer son entrée en fonction par un retour à cette forme d’expression après deux ans d’absence. En 2016, on y a présenté une rétrospective de l’affichiste québécois Nelu Wolfensohn.

L’automne qui s’amorce a en tout cas de la gueule, une gueule graphique. Il faut ajouter qu’une expo itinérante du Centre de design, L’art de la sérigraphie publicitaire au Québec. Des années 1950 à nos jours, s’arrête au Musée des maîtres et artisans du Québec dans l’arrondissement Saint-Laurent. Les deux expos sont signées Marc Choko, grand spécialiste de l’affiche.

Punk et pastel

Le graphisme, selon le Belge Elzo Durt et le Québécois Sébastien Lépine, les deux affichistes non conformistes réunis ici, est porté par un dynamisme étonnant. Chacun a sa signature, le premier inspiré par de multiples références, de l’Art déco aux cultures psychédélique et punk, le second, par des tons pastel et des jeux de transparence. Les lignes de l’un sont précises, alors que chez son confrère, le tracé fuyant domine.

Les compositions des deux artistes sont complexes parce qu’elles juxtaposent éléments graphiques et figuratifs et qu’elles superposent les plans de manière presque infinie. Quelque part, l’oeil de Marc Choko a vu juste dans la nécessité de les exposer ensemble. L’expo débute par ailleurs avec deux affiches d’autoportraits autopromotionnels qui montrent tout ce qui sépare l’un de l’autre.

Dans la marge

Ce qui rend ces affiches vraiment non conformes, c’est l’absence notoire d’éléments informatifs, le qui-quoi-quand-où indispensable, suppose-t-on, dans un objet publicitaire. Quand ces éléments y figurent, ils sont plutôt discrets. Les affiches de Durt et Lépine demeurent néanmoins des affiches, puisqu’elles sont liées à un produit culturel, souvent un spectacle musical. Autrement, elles ne seraient qu’une simple illustration.

Le non-conformisme et la nature underground des deux affichistes s’expriment aussi dans la mise en circulation de leurs affiches. Souvent reproduites en petites quantités (moins de cent), celles-ci naissent de l’initiative personnelle de leurs auteurs plutôt qu’en réponse à une commande. Sébastien Lépine a souvent fait ses affiches presque dans le secret avant de les présenter aux personnes concernées, les mettant en quelque sorte devant le fait accompli.

Il se dégage beaucoup de ces deux corpus un esprit de passion et de fascination, pour le dessin, oui, mais aussi pour le sujet auquel on veut donner une couleur, une vie matérielle. Ce n’est pas sans raison si la plupart de ce qui est « à l’affiche » est musical. Ces deux fans de musique s’expriment, un peu comme le personnage du roman Le plongeur, de Stéphane Larue, par amour pour un genre, un band, un univers. La cohérence de leur travail vient sans doute de cette approche toute personnelle de la fabrication d’une affiche.

Affichistes underground, culture underground : le mariage est presque inévitable, bien que Sébastien Lépine ait fini par produire des affiches pour Tire le Coyote, Dumas et même pour un concert à Dublin de The National. Elzo Durt, producteur lui-même de spectacles, vogue allègrement sur la scène punk d’Europe.

L’exposition ne mélange pas les deux univers, même qu’elle les présente sur des murs parallèles. Posées par ordre chronologique, simplement, les affiches suivent une évolution toute logique. Durt a commencé en 2005 par un travail en sérigraphie et imprime désormais en digigraphie, procédé numérique, pour des raisons pratiques et économiques. Lépine, lui, demeure en sérigraphie depuis ses débuts en 2010.

Non conforme. L’univers underground d’Elzo Durt et Sébastien Lépine

Au Centre de design de l’UQAM, jusqu’au 23 septembre