Miniatures enluminures au MBAM

<p>À gauche : Simon Bening (1483-1561), Feuillet d’un livre d’heures : <i>Saint Sébald de Nuremberg</i>, vers 1515-1525. MBAM, achat, legs Horsley et Annie Townsend. <br />
Au centre : Maître de l’échevinage de Rouen, <i>Moine (ermite) priant pour le défunt et Combat pour son âme entre saint Michel et le diable</i>, vers 1470, Rouen, miniature extraite d’un bréviaire manuscrit en latin à l’usage de Rouen (?), de Rome (?). Montréal, Bibliothèque de l’Université McGill, Livres rares et collections spécialisées, achat de Gerhard R. Lomer, bibliothécaire universitaire de McGill, à la demande de R. Cleveland Morgan, 1927.<br />
À droite : Atelier du Maître de l’échevinage de Rouen, <i>L’Annonce aux bergers</i>, Heures de Pellegrin de Remicourt et de Madeleine Symier, vers 1470-1475, Rouen. Université du Québec à Montréal, Bibliothèque des arts, Collections spéciales, legs de l’École des Beaux-Arts de Montréal, 1969.</p>
Photo: MBAM/Christine Guest / Gregory Houston / Gilles Saint-Pierre

À gauche : Simon Bening (1483-1561), Feuillet d’un livre d’heures : Saint Sébald de Nuremberg, vers 1515-1525. MBAM, achat, legs Horsley et Annie Townsend. 
Au centre : Maître de l’échevinage de Rouen, Moine (ermite) priant pour le défunt et Combat pour son âme entre saint Michel et le diable, vers 1470, Rouen, miniature extraite d’un bréviaire manuscrit en latin à l’usage de Rouen (?), de Rome (?). Montréal, Bibliothèque de l’Université McGill, Livres rares et collections spécialisées, achat de Gerhard R. Lomer, bibliothécaire universitaire de McGill, à la demande de R. Cleveland Morgan, 1927.
À droite : Atelier du Maître de l’échevinage de Rouen, L’Annonce aux bergers, Heures de Pellegrin de Remicourt et de Madeleine Symier, vers 1470-1475, Rouen. Université du Québec à Montréal, Bibliothèque des arts, Collections spéciales, legs de l’École des Beaux-Arts de Montréal, 1969.

Sur une enluminure illustrant le Christ aux outrages, qui ornait un livre d’heures imprimé du XVIe siècle, Jésus a pris le visage de Pierre Gringore, un dramaturge qui avait d’ailleurs aussi traduit ce livre d’heures du latin au français. À l’époque, le livre a été censuré pour deux raisons. D’abord, parce qu’il était traduit en français, ce qu’interdisait La Sorbonne. Ensuite, parce que la représentation de Pierre Gringore, en lieu et place du Christ, était considérée comme outrageuse.

La pièce fait partie de l’exposition Resplendissantes enluminures, livres d’heures du XIIIe au XVIe siècle dans les collections du Québec, qui prend l’affiche du 4 septembre au 6 janvier, au Musée des beaux-arts de Montréal.

Les pièces présentées ont toutes été fabriquées en Europe, à partir du XIVe siècle. Certains livres ont été écrits et enluminés à la main ; d’autres, comme le Christ aux outrages, ont été imprimés, puis colorés.

Tous ont été recueillis dans des collections publiques québécoises, de celle de l’Université McGill à celle du MBAM, en passant par les archives des Jésuites ou celles des Sulpiciens.

Les trois co-commissaires de l’exposition, Brenda Dunn-Lardeau, professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM, Hilliard T. Goldfarb, conservateur au MBAM, et Richard Virr, conservateur de McGill, ont travaillé durant quatre ans pour monter l’exposition. Il a fallu notamment identifier les enlumineurs, qui ne signaient pas leurs oeuvres.

« Ce sont des livres qui peuvent avoir 500 ans », dit Brenda Dunn-Lardeau, pour illustrer la difficulté de retrouver ces artistes anonymes.

C’est en comparant les livres avec d’autres oeuvres d’époque que les enlumineurs ont pour la plupart été identifiés.

Un livre d’heures est un livre de prières individuel traditionnellement destiné aux laïcs. Il rappelle les heures monastiques de chacune des prières, des matines aux sextes. Typiquement, ces textes sont liés à la vie de Marie, donc à celle du Christ. Les usages de ces prières variaient par ailleurs selon les diocèses.

La facture du livre d’heures change selon le statut social de celui qui le commande. « C’était un indicateur de statut social, poursuit Brenda Dunn-Lardeau. Un peu comme les voitures aujourd’hui. Cela sert à se déplacer d’un point A à un point B, mais ça sert aussi à montrer ce qu’on peut se payer. »

Ainsi, au moment de la commande de son livre d’heures, une femme a demandé que son portrait fasse partie d’une scène de l’Annonciation.

D’ailleurs, la très riche ornementation des livres propose de nombreuses digressions quant au propos religieux des livres. Ainsi, en bordure d’une scène d’Annonciation, on verra un homme sauvage attaquant une bête fantastique ailée crachant du feu.

Un autre livre d’heures, ayant appartenu aux Sulpiciens, est orné de figures de dragons, l’un au museau pointu, l’autre l’air amusé, un troisième à petite tête.

Ces illustrations sont appelées des « grotesques », souligne Mme Dunn-Lardeau. Elles ajoutent un aspect ludique à ces livres de prières.

Une enluminure datant du XVIe siècle et attribuée à Simon Bening de Bruges, reconnu comme étant « le plus grand miniaturiste de son temps », montre un saint barbu, tenant un bâton de pèlerin et une maquette d’église. Pourtant, en bordure de ce tableau, l’artiste a peint une joute de chevaliers qui s’affrontent à la lance, devant une foule de spectateurs.

Brenda Dunn-Lardeau est particulièrement fière d’un petit livre d’heures de poche, dont les enluminures sont signées d’une carmélite nommée Cornelia, qui montre bien que les femmes ne faisaient pas que lire les livres d’heures et pouvaient en être les créatrices.

La Nouvelle-France n’a pas produit de livres d’heures, mais elle en était néanmoins friande.

« Les Soeurs hospitalières en commandaient tous les ans pour le salut de leurs malades », explique Mme Dunn-Lardeau. De ce côté-ci de l’Atlantique, les livres d’heures sont lus par des laïcs, mais aussi par les Jésuites eux-mêmes, comme en témoignent leurs Relations.

Aux XIXe et XXe siècles, ces magnifiques livres deviennent des objets de collection. Certains marchands en vendent même des pages enluminées séparément, pour accroître leur profit.

L’exposition du MBAM est accompagnée d’un très beau catalogue raisonné des livres d’heures conservés au Québec, dirigé par Brenda Dunn-Lardeau.

En introduction, la chercheuse explique que le livre d’heures, ce livre de dévotion privée, était un « véritable best-seller » jusqu’au XVIe siècle.

Depuis, ils ont été largement oubliés. Cette exposition en ravive la mémoire.