Rebecca Belmore, l’inévitable rétrospective

Rebecca Belmore, «Blood on the Snow», 2002. En plus de son travail sur l’image, l’artiste œuvre aussi en sculpture.
Photo: Source AGO / © Rebecca Belmore Rebecca Belmore, «Blood on the Snow», 2002. En plus de son travail sur l’image, l’artiste œuvre aussi en sculpture.

Les œuvres de Rebecca Belmore séduisent et frappent en même temps. Un peu comme la chanson épique des années 1960 Bang Bang (My Baby Shot Me Down) : la mélodie accroche, les propos aussi, mais d’un revers bien senti.

Le jeu des cowboys et des Indiens comme métaphore de la violence envers les femmes sied bien à l’art de Belmore. Ce n’est pas sans raison si la chanson interprétée par Cher figure dans la playlist de l’artiste, liste d’écoute qui boucle Facing the Monumental, une exposition lancée au milieu de l’été par le Musée des beaux-arts de l’Ontario — ou AGO, pour Art Gallery of Ontario.

Avec trente œuvres au menu, dont une dizaine de performances sous la forme de documents vidéo, l’expo est la rétrospective la plus complète à ce jour de cette artiste révélée à la fin des années 1980. Depuis, Rebecca Belmore est devenue une des grandes figures de l’art contemporain canadien. Membre de la communauté anishinabe du nord de l’Ontario, elle est par ailleurs une des voix autochtones les plus entendues. Elle a notamment été la première parmi les siens à occuper le pavillon canadien de la Biennale de Venise, en 2005.

Belmore transforme la victimisation et la nature apparemment inchangeable de la domination dans des actes de résistance et de regain

Son travail tourne beaucoup autour de l’image, incluant la photographie, l’installation vidéo, la documentation de ses performances, genre artistique par lequel elle s’est fait connaître. Rebecca Belmore pratique aussi la sculpture, du type assemblage de matériaux, mais qui n’a pas l’ambivalence de ses images.

En ces temps où l’inclusion dans les sphères culturelles des points de vue marginaux est urgente, sinon obligatoire, une rétrospective Belmore dans un musée de Toronto résonne presque comme une lettre d’excuses. On ne s’étonnera pas que le contenu soit porté par une remise à jour des préjudices subis par les Autochtones, bien que le propos de l’artiste dépasse ces seuls thèmes.

Politique et poétique, la pratique de Rebecca Belmore trace une mince ligne entre beauté et horreur, paix et révolte. Une de ses photos les plus connues, Fringe (2008), montre une femme nue, de dos, marquée par une ligne rouge, à la fois cicatrice et couture tressée de perles. L’image, qui a jadis occupé un panneau publicitaire devant l’autoroute Bonaventure, dépasse le thème de la simple victime.

Photo: Source AGO / © Rebecca Belmore Rebecca Belmore, «Fringe», 2008. C’est l’une des images les plus connues de Belmore. Ce dos barré d’une cicatrice, aussi couture tressée de perles, a jadis occupé un panneau publicitaire devant l’autoroute Bonaventure.

« L’œuvre me rappelle les cicatrices que toutes ces femmes autochtones portent comme des traces de leur place à la frange de la société. Oui, mais même là, nous formons une communauté et embellissons notre monde du mieux que l’on peut », écrit Wanda Nanibush, conservatrice de l’art autochtone à l’AGO. Ou, comme elle le formule plus loin dans le même texte en introduction du catalogue de l’expo, « Belmore transforme la victimisation et la nature apparemment inchangeable de la domination dans des actes de résistance et de regain ».

À l’instar de Fringe, le corps humain, presque inévitablement féminin, domine dans Facing the Monumental. Une caractéristique récurrente : les personnages sont souvent de dos, ou les yeux fermés, comme s’il y avait une volonté d’effacer toute trace identitaire, en écho à ce que la société blanche semble avoir pratiqué auprès des Autochtones.

Même absent, le corps est incontournable. Plusieurs sculptures évoquent la silhouette d’un individu à genoux, un sans-abri sans visage, sans chair, perdu sous un amas de vêtements.

Mâcher des roses

La disparition, la perte, l’oubli sont des thèmes auxquels Rebecca Belmore aime s’attaquer. Son acte de bravoure qu’est la performance The Named and the Unnamed (2002) fait figure d’œuvre-manifeste, de celles qui résonnent même seize ans après leur réalisation. Malheureusement.

Photo: Source AGO / © Rebecca Belmore Rebecca Belmore, «Tower», 2018.

Dans cette action filmée dans les rues de Vancouver, l’artiste évoque la disparition de femmes autochtones en mâchant des roses et en clouant sa robe rouge aux poteaux. L’entrée de la salle affiche une liste de 65 femmes, une compilation de la police de Vancouver de… 1998. Vingt ans plus tard, où en est-on dans la résolution de ces crimes ?

Ponctuée de petites salles presque fermées, l’expo se visite par à-coups. Heureusement, ça permet de souffler.

Le réalisme et l’urgence de décrier des injustices s’estompent cependant devant l’installation à deux écrans March 5, 1819 (2008). Cette œuvre, qu’on pourrait qualifier d’époque, est une reconstitution, avec acteurs, d’un fait historique. La forme plus proche de l’esthétique cinéma que de la performance en vidéo de Belmore détone du reste de l’expo.

Au bout, malgré la beauté des images, on sort de l’AGO troublé, entraînant avec nous l’air de Bang Bang (My Baby Shot Me Down) comme une épine dans le pied. Mais l’expo le dit, l’art doit permettre d’affronter des situations monumentales et de déplacer un jour ces montagnes d’injustice.

Rebecca Belmore : Facing the Monumental

Au Musée des beaux-arts de l’Ontario, jusqu’au 21 octobre