Maurice Savoie et ses bêtes féroces

À l'occasion d'une rare exposition sur ce grand céramiste québécois qu'est Maurice Savoie, le centre Materia fait défiler cinq décennies de poteries, de murales, de sculptures, de bateaux et de bêtes féroces. Grrrr...

«On s'imagine que les animaux, ça doit être joli. Pas du tout! C'est féroce, les bêtes!», lançait le septuagénaire il y a quelques semaines, à l'occasion d'une table ronde sur son oeuvre. Parlons-en, de ces bêtes, parce que de toute façon, c'est ce qui frappe l'oeil en premier quand on pénètre dans la salle. Deux têtes émergent d'un bloc massif de terre torsadée. Les pattes du monstre ressemblent à celles d'un méchant éléphant. Elle ou elles s'appelle(nt) T'ao-tieh, témoignant de l'inspiration qu'a puisée Maurice Savoie dans l'art de la Chine ancienne.

Comme le souligne la commissaire Lisanne Nadeau dans sa monographie sur l'artiste — la première à ce jour pour ce récipiendaire de l'Ordre du Canada —, les civilisations Shang et Zhou aimaient bien donner à leurs contenants sacrés l'apparence de créatures burlesques. Fasciné par des auteurs comme Borges et des peintres comme Bosch, le Savoie des oeuvres non commandées s'amuse à créer de nouvelles mythologies dans lesquelles il ne s'enferme jamais. C'est ainsi qu'après avoir inventé des monstres durant les années 1990, notre alchimiste a entrepris, ces dernières années, de réinventer les moyens de transport.

Bidules en tous genres

Sans jamais délaisser la terre, il a intégré à ses drôles de voitures du verre, de la fibre de plastique, de la fibre de papier qu'il peint de couleurs étonnantes. Suspendu dans les airs, son vaisseau Nautilus ressemble à un mélange entre un poisson et le Yellow Submarine des Beatles. «Patenteux» de son propre aveu, Maurice Savoie s'enrichit énormément de la compagnie de ses petits-enfants, dont il partage, de toute évidence, la candeur. La commissaire de l'exposition a d'ailleurs été fort surprise de découvrir dans l'atelier du céramiste des tiroirs remplis de bidules en tous genres (roulettes, tessons, rondelles, morceaux de Barbies... ).

Formé à l'École du meuble à l'époque où se confondaient à loisir artisans, artistes, designers et architectes, ce créateur ne s'est jamais formalisé des règles, notamment dans son travail sur la matière. Ainsi, en plus de faire de la céramique qui n'a rien à voir avec l'utilitaire, il s'est permis de déroger aux méthodes traditionnelles en maniant toutes sortes de machines industrielles, comme cette extrudeuse dans laquelle il fait passer l'argile pour lui donner une forme de départ (un rectangle, un cylindre... ) et des textures particulières.

Mentionnons finalement que tout en mettant l'accent sur les oeuvres récentes de l'artiste, l'exposition donne quand même une petite place au riche passé muraliste de Maurice Savoie, qui a effectué de nombreuses commandes pour des édifices publics durant les décennies 1960, 1970 et 1980 (Pavillon du Québec à l'Expo 67, chancellerie du Canada à Belgrade, etc.).