Portraits numériques à la Biennale d'art numérique

Avec son «Wooden Mirror» (2014), Daniel Rozin fait du pixel une matière concrète (du bois), tout en jouant sur la lisibilité des détails, selon la distance choisie par le modèle.
Photo: Daniel Rozin Avec son «Wooden Mirror» (2014), Daniel Rozin fait du pixel une matière concrète (du bois), tout en jouant sur la lisibilité des détails, selon la distance choisie par le modèle.

La mission autour du potentiel créatif des technologies les plus avancées n’a pas changé depuis 2012. Le programme est toujours aussi touffu, les lieux de diffusion, aussi nombreux, le mariage expositions/spectacles, aussi… fastidieux. Et pour la deuxième fois, la Biennale internationale d’art numérique (BIAN) a planté son quartier général à l’Arsenal, avec le risque que ça comporte, celui d’intégrer sans raison les oeuvres permanentes de l’endroit.

Il y a cependant une nouveauté dans cette 4e édition de la BIAN : son exposition centrale est devenue estivale. Une bonne idée, pour mieux se distinguer, quitte à laisser sur le carreau les expositions satellites. La majorité d’entre elles se sont en effet terminées alors que le vernissage à l’Arsenal venait d’avoir lieu.

La 4e BIAN marque aussi la fin du cycle consacré au thème Automata, lancé en 2016 et relayé en 2017 par le festival Elektra, l’événement frère axé sur des spectacles. Avec Automata, le directeur d’Elektra et de la BIAN, Alain Thibault, a voulu faire ressortir les rapports entre la technologie et la vie. Le dernier volet du cycle met cependant l’accent sur un motif (le corps humain), plutôt que sur un procédé — la robotique ou l’interactivité, par exemple.

Sur la vingtaine d’oeuvres exposées à l’Arsenal — installations et vidéos, essentiellement —, plusieurs dessinent le portrait des visiteurs (un à la fois). Le principe, répétitif, exige de rester immobile devant une caméra et devant un panneau miroir.

Avec son Wooden Mirror (2014), Daniel Rozin fait du pixel une matière concrète (du bois), tout en jouant sur la lisibilité des détails, selon la distance choisie par le modèle.

Photo: Christa Sommerer / Laurent Mignonneau «Portrait on the Fly» (2015)

L’exercice proposé par Portrait on the Fly (2015), du duo Christa Sommerer-Laurent Mignonneau, demeure dans la sphère immatérielle, bien que tout parte d’une matière bien vivante, une mouche. Filmé à l’état actif et reproduit à l’infini, l’insecte dessine le contour de l’individu placé devant l’écran. Le jeu des contrastes, ou des sentiments contraires, est notamment exacerbé par le rôle créatif de la mouche, elle qui s’alimente de corps morts.

Mais quel intérêt y a-t-il à montrer des machines portraitistes, d’autant que cette édition n’est pas la première de la BIAN à le faire ? La clé vient peut-être de l’oeuvre August (2016) d’Omer Fast. Paradoxalement, bien que vidéo en 3D, celle-ci est la moins numérique de l’exposition. Elle est celle dont l’aspect machinal importe peu.

Inspiré du travail et de la vie d’August Sander (1876-1964), photographe allemand reconnu comme un pionnier du genre documentaire, Omer Fast propose une réflexion sur le thème de l’objectivité artistique. Il faut dire que Sander a un temps été associé à la Nouvelle Objectivité, courant qui visait à rendre compte du réel sans l’enjoliver.

La démarche de Sander, un grand portraitiste, est qualifiée dans la vidéo, non sans ironie, d’objective, de neutre, livrée sans jugement et avec la même rigueur, peu importe le sujet.

Au-delà du portrait qu’il fait lui-même de son August, Fast pointe le rôle presque secondaire de la technologie. Le 3D n’est d’ailleurs pas si anodin, puisque ce procédé apparu à l’époque de Sander magnifie les choix du réalisateur, notamment en matière de profondeur de champ.

Dans le contexte de la BIAN, August met en relief le rôle arbitraire de la création. Même dans leurs processus aléatoires, les ordinateurs trient, classifient… Ordonnent.

Dans son mot d’introduction, Alain Thibault évoque la possibilité que la technologie rappelle le caractère éphémère de nos corps. Ce n’est pas toujours évident dans les salles, mais il y a une oeuvre, spectaculaire à souhait avec ses immenses plastiques qui s’activent sous la force de ventilateurs, qui l’exploite sans détour.

Devant Whispers, une installation du collectif Light Society, nous sommes tout petits, à la fois vulnérables et abasourdis. Cette oeuvre a même une portée sonore qui ajoute une couche à l’expérience multisensorielle.

4e Biennale internationale d’art numérique

À l’Arsenal, 2020, rue William, jusqu’au 5 août