Quand l’art s’empare du KKK

L'artiste Vincent Valdez dans son studio, en 2016
Photo: Michael Stravato L'artiste Vincent Valdez dans son studio, en 2016

Pendant que le Québec vit son SLĀV, le Texas, lui, entre dans sa phase The City. The City I plus particulièrement, titre d’une peinture à l’huile en huit panneaux. Ce panorama long de 30 pieds, acquis en 2016 par le Blanton Museum of Art et exposé depuis mardi, représente un rassemblement du Ku Klux Klan, le groupe suprémaciste blanc qui sème la haine depuis plus de 150 ans. Sans créer la polémique, du moins pas encore, l’oeuvre éveille les mêmes discours sur la liberté artistique.

Le milieu de l’art contemporain new-yorkais a connu en 2017 son débat autour de l’appropriation culturelle, en marge de la Biennale du Whitney Museum. La peintre (blanche) Dana Schutz avait alors été accusée par la communauté noire d’avoir récupéré l’histoire d’Emmett Till, victime en 1955 de la violence raciale. L’auteur de The City I, Vincent Valdez, un Texan natif de San Antonio, lui non plus n’est pas Noir.

Le Blanton, musée d’Austin situé sur le campus de l’Université du Texas (UT), n’a pas attendu que la situation s’enflamme. Des mesures de médiation ont été mises en place et, bien avant d’exposer cette oeuvre potentiellement provocatrice, l’établissement a rencontré un bon nombre d’organismes et d’experts. Or, selon ce que rapportait The New York Times dans son édition du 16 juillet, un groupe primordial a été oublié : la section locale de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP).

« Ne pas appeler la NAACP est complètement ridicule. Par courtoisie, il aurait fallu qu’on nous permette d’y jeter un coup d’oeil », déplore Nelson Linder, de la NAACP, dans les pages du quotidien new-yorkais.

La violence raciale demeure un sujet d’actualité au Texas, et les actions à la mémoire des victimes du KKK n’y sont pas rares, y compris à Austin. En prévision de l’exposition de The City I, des étudiants de l’UT avaient appelé à manifester leur colère et demandaient jusqu’à la destruction de l’oeuvre. Leur texte mis en ligne accusait Vincent Valdez d’« embellir une violence historique avec l’homologation du monde de l’art ».

« L’artiste est Mexicano-Américain, et bien que les Mexicains aient souffert du racisme en Occident, l’Histoire veut que l’ampleur de la terreur et des meurtres subis par les Afro-Américains de la part du KKK soit plus importante », lit-on dans la missive.

L’appui de la médiation culturelle

Le musée Blanton a agi selon des normes proposées par la National Coalition Against Censorship. La politique de cet organisme, qui pourrait s’intituler dans une version québécoise « Meilleures habitudes à prendre pour les musées en cas de controverse », rappelle que des avertissements écrits ne peuvent pas nuire.

L’établissement d’Austin a multiplié les initiatives favorisant une meilleure compréhension entre l’avis classique « Risque de provoquer des émotions fortes » et des uniformes des agents de sécurité moins sombres. Selon ce que le New York Times rapporte, six agents de médiation ont aussi été engagés pour répondre sur place aux questions.

Citée par le quotidien britannique The Guardian, la directrice du musée texan, Simone Wicha, raconte avoir perçu l’oeuvre comme quelque chose de positif. « Nous n’avons pas été seulement frappés par la qualité picturale de ce travail, mais aussi par sa capacité à ouvrir la discussion. » Plusieurs tables rondes sont attendues au cours des prochains mois et même un symposium, intitulé Facing Racism : Art and Action.

Sur le Web comme en salle d’exposition, le Blanton a produit un document qui explique le contexte de réalisation et d’acquisition de l’oeuvre. Le texte propose aussi une riche analyse iconographique et place cette peinture dans une tradition de la représentation de la violence aux États-Unis, particulièrement celle du suprémacisme blanc. Valdez lui-même se réfère au travail de Philip Guston (1913-1980), un peintre né à Montréal connu pour ses représentations plus caricaturales et génériques du KKK.

« Les artistes ont commencé [à traiter de ce sujet] pour s’opposer à la propagande nativiste du Klan, dont les activités étaient voilées sous le couvert du patriotisme, de la fraternité et de la noblesse », lit-on dans la brochure Vincent Valdez: The City.

Ils sont partout

Le tableau de Valdez en impose, par ses dimensions. Alignés, les quatorze membres du KKK, incluant des femmes et un enfant, occupent la presque totalité de la scène. Représentés de la tête à la taille, ils forment un mur qui couvre la toile sur toute sa hauteur. Ce portrait de groupe ne glorifie pas la haine et la violence. Il s’inscrit plutôt dans une réflexion que poursuit l’artiste de 41 ans, connu pour ses personnages morts, grandeur nature et d’aspect réaliste.

Selon le document du musée, Valdez voit « l’art comme un véhicule pour raconter des récits jamais inconnus et faire la lumière sur des histoires invisibles ». Sur fond de paysage semi-urbain, The City I suggère que cette violence du groupe historique demeure actuelle et prend racine partout, près de chez vous. Même dans les grandes villes. La présence de chaussettes Nike, d’un iPhone, d’un jouet en peluche Pikachu et d’un VUS ne laisse pas de doute sur l’époque décrite.

Pour l’artiste, l’idée de peindre une telle scène permet de rappeler que le KKK et la pensée suprémaciste existent dans des endroits supposément sûrs et rassurants. Le potentiel anonymat des personnages relève de cette réalité sournoise qui se cache partout. « Sous leur déguisement, ils deviennent n’importe qui. Ils sont peut-être politiciens, chefs de police, parents, voisins, leaders communautaires, enseignants, religieux, gens d’affaires », dit-il, comme rapporté par le musée.

Aurait-il dû ne pas s’approprier le sujet ?