Quelque part autour d’un volcan

Pour «Notes sur cette terre qui respire le feu» (détail), Marco Godinho s’est inspiré du récit que Georges Bataille a tiré de son ascension de l’Etna.
Photo: Maxime Boisvert Pour «Notes sur cette terre qui respire le feu» (détail), Marco Godinho s’est inspiré du récit que Georges Bataille a tiré de son ascension de l’Etna.

Errer hors du temps, hors de tout repère géographique : c’est à ce genre de voyage que nous convie cet été la Fonderie Darling. Les voies sont nombreuses, mais celle qui se démarque mène dans un espace envoûtant et déroutant, créé par les images, sons et objets d’un artiste profondément nomade.

La programmation estivale de la Fonderie Darling comporte toujours plusieurs volets et le menu de cet été ne fait pas exception. Même qu’il semble particulièrement riche. Expositions en salle, installation en plein air, soirées de performance et même un « projet spécial » dans le hall d’entrée : le centre d’art de la rue Ottawa fourmille d’idées.

L’exposition principale, celle qui prend place dans la grande salle, présente le travail de Marco Godinho, un artiste natif du Portugal établi aujourd’hui à Paris et au Luxembourg. C’est lui, l’artiste nomade qui revendique « son droit à ne pas se sédentariser » — ce sont les mots de Kevin Muhlen, commissaire de l’exposition Un feu permanent à l’intérieur de nous.

L’exposition ne comporte qu’une œuvre, intitulée Notes sur cette terre qui respire le feu (2017). Il s’agit cependant d’une vaste installation protéiforme qui s’arrime bien à l’immensité de cette salle marquée encore par le passé industriel de la Fonderie.

Écrans sur le mur ou sur le sol, objets sur tables, hautes ou basses, et une longue enfilade de cartes postales : la fragmentation de l’œuvre appelle à un incessant va-et-vient du visiteur. Aucun chemin n’est dicté, aucun arrêt imposé. À cette bienvenue errance en salle répondent, comme un écho lointain, les images tournées par Godinho dans le majestueux paysage de l’Etna, volcan pas tout à fait éteint.

Sauf erreur, on n’avait vu à Montréal jusqu’à aujourd’hui qu’une œuvre de Marco Godinho. Exposée dans le cadre du Mois de la photo 2011, la vidéo Something White (2008) proposait une intense traversée à la fois mentale et physique d’un tunnel plongé dans le noir absolu.

Ce voyage sans barrières ni repères est emblématique d’un art versé dans la critique des limites géopolitiques. Godinho ramène l’expérience humaine à son essence, comme si elle avait été dépouillée de règles et de tout contexte social. C’est particulièrement le cas de l’œuvre présentée à la Fonderie Darling.

L’exploration des no man’s land est au cœur de la pratique de l’artiste, une pratique aux confins de la performance et de la mise en scène. Pour Notes sur cette terre qui respire le feu, Godinho s’est inspiré du récit que Georges Bataille a tiré de son ascension de l’Etna. Le premier ne reproduit pas l’expérience du second, bien qu’il y ait quelque chose de l’épreuve personnelle dans la présence dans la salle d’exposition d’objets ramenés de l’expédition.

Plus qu’une quête avec un but précis, l’œuvre exposée invite à la contemplation, voire à l’introspection. Fragmenté en plusieurs écrans, le récit montre un homme seul, avec son téléphone, dans un paysage vallonné, escarpé. Trois chiens sauvages semblent avoir apprivoisé le randonneur et la caméra qui le filme, un peu comme si les uns et les autres se fondaient dans le décor.

Autres projets

Dans la petite salle de la Fonderie, l’expo A Dream in Which I Am You de Joshua Schwebel prend aussi origine dans la littérature, cette fois dans un roman du dramaturge polonais Tadeusz Kantor. Il s’agit d’un projet encore une fois autour d’une seule œuvre, projet amorcé aussi dans l’expérimentation d’un site (la Fondation Kantor à Cracovie) et supporté par le travail d’une commissaire, Esther Bourdages.

Dotée également de plusieurs éléments, dont plusieurs fabriqués par l’artiste canadien, cette œuvre conceptuelle parle de mémoire et d’absence. Elle repose comme souvent chez Schwebel sur des échanges épistolaires. C’est un travail complexe, qui demeure cependant dans une sphère moins universelle que celui proposé dans la salle voisine par Godinho.

Le projet de 2018 à la Place publique, nom du volet extérieur de la programmation d’été à la Fonderie Darling, a été confié au duo formé de Catherine Landry et de Gabriel Lapierre. L’œuvre proposée a une dimension performative importante qui repose non pas sur la fabrication d’un objet, mais sur sa destruction. D’abord cube de briques, Générateur spectaculaire sera réduit peu à peu en poussière d’ici la fin du mois de septembre.

Un feu permanent à l’intérieur de nous / A Dream in Which I Am You

Marco Godinho/Joshua Schwebel, à la Fonderie Darling, jusqu’au 19 août