Ruines et survivance dans le faire de quatre artistes

Vue d’installation, «Du côté de chez Soon», à la galerie René Blouin
Photo: Simon Belleau Vue d’installation, «Du côté de chez Soon», à la galerie René Blouin

L’exposition en cours est le fruit inaccoutumé d’une carte blanche offerte par René Blouin à des artistes invités. Il s’agit de Simon Belleau, de Nicolas Lachance, de Jean-François Lauda et de Jérôme Nadeau, le quatuor derrière la galerie Soon.tw. Le galeriste a vu en eux l’occasion de souligner, en ce 70e anniversaire du Refus global, les initiatives d’artistes au Québec qui, depuis les années 1940, proposent une diffusion autogérée de l’art.

Récemment décoré de l’Ordre du Canada, le galeriste en sait quelque chose, lui qui, dans les années 1970, fut de Véhicule Art, un des premiers centres d’artistes. Ils sont par dizaines aujourd’hui répartis sur le territoire et à constituer la forme établie de l’autogestion, une situation qui évolue avec les nouvelles manières de faire expérimentées par une autre génération d’artistes. Soon.tw fait partie de cette mouvance, ainsi que Vie d’Ange, dont un des membres du duo instigateur, Eli Kerr, signe pour l’exposition à la galerie René Blouin un texte sur le phénomène, apportant à la réflexion de nécessaires nuances.

Arrivée inopinément, l’invitation lancée aux artistes par le galeriste n’a cependant rien d’artificiel. Le pont existait déjà avec Nicolas Lachance, qui y est représenté, et avec d’autres artistes de la galerie qui ont une relation avec Soon.tw et ses gars, par un projet d’exposition (Pierre Dorion) ou par l’enseignement (Geneviève Cadieux à Concordia, où Belleau et Nadeau sont passés). Réseau affinitaire et reconnaissance mutuelle préludent donc cette exposition qui, bien que rafraîchissante, ne jure pas avec le genre de la maison. Dans l’oeil déférent des jeunes artistes, elle est d’ailleurs vue comme une institution faisant l’histoire.

Temporalité complexe

Temps et mémoire sont convoqués tant par le contexte de l’exposition — et son titre d’inspiration proustienne — que par les oeuvres des quatre garçons dont les univers bien distincts dialoguent savamment dans un espace ouvert, excluant les ensembles monolithiques. Temporalité non linéaire, confusion des âges technologiques et matérialité trompeuse sont d’ailleurs le ferment des oeuvres et leur sujet. D’entrée de jeu, une sculpture de Belleau le dit sous la forme d’une horloge grand-père appropriée et détournée. Son devenir organique la fait désormais se passer des aiguilles rassurantes qui égrenaient le temps.

Photo: Simon Belleau Jérôme Nadeau, «The Less Orpheus», 2018.

Les oeuvres accusent ainsi des processus lents et des gestes parcimonieux ou obstinément répétés. Objets et images sont alors soustraits de la logique productiviste et des rapports instantanés devenus la norme. Pour ses tableaux, Lachance décante la matière, la pulpe de papier de duplicatas, et multiplie les passages d’un régime visuel à un autre, intégrant moulage et sérigraphie à une archéologie inventée, qui révèle des manifestations désuètes de l’ère industrielle en plus d’indiquer la présence de l’artiste et son faire.

Des personnages habitent le nouveau corpus qui renvoie entre autres au thème de la danse macabre, pour qui nul n’échappera à la mort. L’iconographie traditionnelle la montre visitant les mortels qu’elle invite dans une farandole, dont l’artiste a retenu les fragments isolant le motif des mains, tendues l’une vers l’autre. L’interstice créé raconte un moment qui n’est pas scellé et insiste sur le contact potentiel, une résistance à la force mortifère. Elle n’est pas sans rappeler que les opérations de moulage, d’empreinte et de trace captées par l’artiste maintiennent ainsi certaines réalités dans la survivance.

Fait main

Le fait main est une valeur cardinale partagée par Nadeau et Lauda, qui réactualisent le langage de l’abstraction. Le premier travaille à partir de la photographie, minant la nature référentielle de la technique pour affirmer une réalité autonome s’incarnant dans l’opacité de la matière. Par des manipulations et une pratique inhabituelle des procédés, l’artiste complique l’identification de la cause de l’image, lui conférant une riche portée énigmatique.

Les petits formats adoptés alimentent le sens du secret des oeuvres qui ne se rangent ni totalement du côté de l’analogique ni du numérique et qui présentent des airs de famille avec la peinture, la gravure et même le tissage. Dans une impression sur bannière perforée, Nadeau agrandit l’échelle d’une image qu’il a délestée de ses informations, des ablations curieusement génératrices qui, du vide, en densifient la présence. À grande échelle aussi, la série de peintures de Lauda procède quant à elle à l’accumulation audacieuse de noirs profonds sur les toiles évidées dans leurs pourtours d’où surgissent timidement les couleurs en signes irréguliers.

C’est par Belleau que vient la plus singulière des contributions, avec ses objets altérés qui franchissent le règne du vivant, évoquant l’ère anthropocène. Ses oeuvres réparties dans l’espace agissent comme de puissants liants poétiques avec les autres. Au sol, des gants de baseball — encore le motif de la main — se mutent en crabes indolents sortant de leur dormance. La fiction de lendemains post-apocalyptiques pointe ici et là.

Un vétuste climatiseur repose sur un des flancs ; en son sein, une serviette de bain repliée octroie une dimension organique à l’automate qui fait tourner sur rouleaux un ciel ennuagé sorti de l’imagerie d’un classique du jeu vidéo. Sisyphien, le mouvement renforce l’absurdité de la fragile étiquette inscrivant « 2:54 ». L’objet, qui interpelle la tradition des machines célibataires à la Duchamp, trouve un complément dans l’oeuvre suivante, qui présente une culture en sac de champignons reishi dont la vitalité reproductive s’affirme par la poudre colorée d’une multitude de spores.

Sur le chemin du retour, le regard croise une petite photo en noir et blanc (Nadeau) de la béance ouverte d’une grotte, une allusion au mythe du labyrinthe, un des récits, avec ceux des métamorphoses, dont sont pétries plusieurs oeuvres réunies. Le fil d’Ariane tendu par les artistes opère, un succès qu’il faudrait aussi mettre sur le compte de leur complicité qui donne envie de les suivre, dans leur pratique individuelle comme dans leurs activités chez Soon.tw.

Du côté de chez Soon

À la galerie René Blouin, 10, rue King, à Montréal jusqu’au 7 juillet