Un voyage dans le temps en 9000 cartes postales

Certaines cartes postales abordent des sujets sociaux, d’autres sont davantage tournées vers des questions intimes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Certaines cartes postales abordent des sujets sociaux, d’autres sont davantage tournées vers des questions intimes.

Dans 25 ans, les voitures pourront voler, les animaux parler, les téléphones intelligents contiendront cent millions de gigaoctets et il n’y aura plus de policiers. C’est du moins ainsi qu’un enfant de l’école primaire Allion a envisagé l’avenir sur la carte postale qu’il a écrite pour le projet Les postes du futur, mené l’été dernier par l’organisme Comptoir public. À bord d’une camionnette, l’équipe de Comptoir public a sillonné les 19 arrondissements de Montréal, pour inciter les gens à écrire une carte postale qui sera postée… en 2042, soit à l’occasion du 400e anniversaire de Montréal. Cette carte pouvait être adressée à un proche, à une institution, aux personnes qui habiteront à l’endroit où les rédacteurs vivaient présentement, et même à eux-mêmes.

À l’aide d’un objet en voie de disparition, la carte postale, et d’un geste tout aussi menacé, l’écriture manuscrite, les participants, de tous âges et de toutes les couches sociales, ont été invités à se projeter dans l’avenir. La proposition a suscité un vif intérêt dans le public. Au cours de l’été, Comptoir public a récolté plus de 9000 cartes postales aux contenus divers. Et il n’était pas rare que l’exercice suscite de fortes émotions parmi les participants.

« On se retrouvait avec des gens qui venaient nous voir en larmes, comme si la carte postale qu’il venait d’écrire était leur bien le plus précieux, raconte Antoine Beaudoin Gentes, l’un des instigateurs du projet. Cela ouvrait une perspective sur le futur, sur la fragilité de la vie. Il y a des gens qui réalisaient qu’ils ne seraient plus là dans 25 ans. »

Alors que les jeunes de Comptoir public avaient au départ surtout en tête d’amorcer une réflexion sur des thèmes sociaux, ils se sont rendu compte que le projet a rapidement débordé sur le territoire de l’intime. Certaines personnes ont confié à la carte postale de grands secrets : un père raconte à sa fille qu’il croit avoir échoué auprès d’elle et qu’il espère qu’elle lui pardonnera. Une personne raconte que sa famille vit dans sa maison depuis cinq générations et qu’il y a des choses cachées dans les planchers…

L’idée de ce projet a d’abord germé dans la tête d’Antoine Beaudoin Gentes et de Cloé St-Cyr, auxquels se sont rapidement joints Guillaume Duval et Gabriel Léger-Savard. Elle est venue d’une certaine fascination pour les cartes postales, ces objets du passé, mais aussi d’une interrogation sur l’avenir.

« Dans notre génération, il y a un questionnement au sujet du monde actuel, raconte Antoine Beaudoin Gentes, qui a 29 ans. On se demande : “Qui sommes-nous en tant que génération ? Qu’est-ce qui va se passer dans le futur, avec les angoisses de notre société ?” Alors, on s’est dit que ce serait intéressant de communiquer avec le futur pour voir si ce qu’on pense aujourd’hui va se répercuter dans le futur. »

Antoine Beaudoin Gentes relève aussi que sa génération vit énormément dans le moment présent, et qu’elle a du mal à se projeter si loin.

En fait, ce sont les jeunes en milieu scolaire qui se sont davantage exprimés sur des questions sociales et politiques, ont constaté Guilaume Duval et Antoine Beaudoin Gentes.

« Les réflexions sur le plan de l’écologie et de la politique, cela ressortait assez fort chez les jeunes, dans les écoles. Chez les 35-40 ans et plus, on voyait plus de trucs liés à soi ou au futur. »

Plusieurs jeunes ont par exemple exprimé des inquiétudes au sujet de la présence du gouvernement Trump à la tête des États-Unis. Ça n’est pas étonnant, racontent les organisateurs, dans la mesure où le nom de Donald Trump est omniprésent dans les réseaux sociaux.

Guillaume Duval a aussi été étonné de voir à quel point les jeunes ont exprimé le souhait de voir les échanges humains persister malgré l’omniprésence de la technologie. « Et ceux qui tripaient sur la technologie ont dit souhaiter que celle-ci serve à la cause écologique », dit-il.

Certaines personnes ont écrit au futur maire de Montréal pour réclamer la fin de la corruption ou de la politicaillerie. Plusieurs se sont intéressés à l’urbanisme. D’autres ont raconté l’histoire de leur maison, des arbres qu’ils ont eux-mêmes plantés, etc.

Les cartes postales amassées par Les postes du futur seront conservées durant 25 ans à la médiathèque du musée Pointe-à-Callière. Ensuite, elles sont destinées à être renvoyées dans la population, à chacun des destinataires mentionnés. Et si les services postaux traditionnels n’existent plus en 2042, il y aura bien un service de messagerie capable de les livrer à bon port, soutient Guillaume Duval.

Les images ornant les cartes postales du futur ont été conçues par une quarantaine d’artistes de Montréal, qui y ont eux-mêmes signé des messages. « Vues du mont Royal 2017… Quelle sera la couleur du ciel en 2042 ? », demande Dominique Blain. « Mardi, 15 avril 2053, 7 h 30, comme tous les jours, Paul part au travail en ballon autonome », écrit Clément Guégan.

Le projet a retenu l’attention de deux chercheuses du Centre de recherche Cultures – Arts – Sociétés (CELAT). Magali Uhl et Katharina Niemeyer, toutes deux professeures à l’UQAM, présentent par ailleurs une conférence à ce sujet vendredi au congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), à Chicoutimi.

« En fait, Les postes du futur ont surtout permis de faire un état des lieux du présent », dit Katharina Niemeyer en entrevue. « On sentait que les gens étaient confrontés à leur finitude. » C’est donc une nostalgie du temps présent qui a été exprimée.

Ces cartes, disent-elles, ont été lancées comme des « bouteilles à la mer ». Il sera fascinant d’en suivre le chemin, dans 25 ans.