«Saint Jérôme»: des musées sont passés à côté d’une aubaine

«Saint Jérôme», huile sur toile de Jacques-Louis David
Photo: Musée de la civilisation «Saint Jérôme», huile sur toile de Jacques-Louis David

Saint Jérôme, cette huile sur toile de Jacques-Louis David que le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) veut acquérir au prix d’un Marc Chagall, a été offerte à la vente à des musées canadiens en 2016 pour seulement 4,56 millions de dollars. L’offre est restée pendante. Quelques mois plus tard, la Fabrique de la paroisse Notre-Dame, propriétaire du Saint Jérôme, lasse d’attendre, est allée « tester la valeur théorique de l’oeuvre » à l’international. Le temps, ici, est de l’argent ; et la concurrence a fait monter la mise de près de 2 millions. Ce n’est qu’en décembre 2017 que MBAC a relancé la négociation en proposant cette fois de mettre 6,3 millions sur la table.

En juillet 2016, la Fabrique a offert Saint Jérôme au MBAC, mais aussi au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) et au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). « Le MBAM a immédiatement signifié son intérêt dans une lettre adressée à M. Bélanger le 8 août 2016 », a indiqué Patricia Lachance, relationniste du MBAM. « Le prix de l’oeuvre était alors de 3,5 millions $US », soit 4,56 millions de dollars canadiens. C’était le « prix plancher indiqué par Sotheby’s si nous avions choisi d’aller à l’encan », a précisé Monseigneur Denis Bélanger, de la paroisse. Le MBAM ne voyait alors pas d’urgence.

Dans les pratiques habituelles muséales, si un vendeur approche différents établissements, il offre en général son bien à un seul prix. Le MNBAQ, lui, a répondu à la Fabrique ne pas malheureusement avoir les moyens de faire l’achat, comme l’a indiqué une source anonyme proche du dossier. Le Musée de la civilisation, dépositaire de l’oeuvre et conséquemment détenteur d’un droit de premier refus sur toute offre d’achat, n’est pas intervenu dans ce processus puisqu’aucune offre officielle n’avait alors été déposée.

Devant la lenteur de la réaction des musées canadiens, la Fabrique a décidé de tâter l’eau à l’international, comme l’a expliqué précédemment en entrevue au Devoir le curé, Denis Bélanger, même s’il demeurait important à ses yeux et à ceux de sa hiérarchie que le tableau reste en sol canadien. « Ce que ça nous a permis, ça, d’aller voir d’autres musées, c’est de comprendre la juste valeur du tableau. C’est important, ça, pour nous, la juste valeur marchande », admettait encore Mgr Bélanger.

« Le prix a ensuite augmenté à 5 millions $US [6,3 millions de dollars canadiens], une hausse importante », poursuit Mme Lachance, du MBAM. Un prix qui correspondait à l’évaluation faite par Christie’s. « La Fabrique demandait par ailleurs au musée la confidentialité relativement à la vente », poursuivait le MBAM, « ce qui rendait difficile l’impact de nos démarches vis-à-vis du public et du ministère ».

Mais pourquoi le MBAC, seul musée au pays à bénéficier d’un budget d’acquisition irrigué par des fonds publics, soit 8 millions de dollars par an venant de Patrimoine canadien, n’a-t-il pas bougé plus tôt ? Paul Lang, qui était conservateur en chef au moment du début des négociations et qui est parti en décembre pour diriger les Musées de Strasbourg, affirme en entrevue au Globe and Mail que le MBAC a passé 18 mois à chercher sans succès de potentiels donateurs ; et que l’offre de 3 millions de dollars faite par le musée, et compatible avec le budget du MBAC, a été refusée par la Fabrique. Une version qui ne correspond pas à celle de la Fabrique. Par ailleurs, le rapport annuel 2016-2017 du MBAC mentionne que le « musée a enregistré à la fin de l’exercice 900 000 $ d’apports reportés disponibles pour de futures acquisitions d’objets de collection ; ce montant était de 2,2 millions de dollars en 2015-2016 ». Autrement dit, le MBAC a commencé son année financière 2017 en avril avec un fonds d’acquisition de base de 8,9 millions ; et l’an précédent, avec 10,2 millions de dollars.

Normes, us et pratiques

Rappelons que dans une lettre ouverte envoyée lundi 23 avril, le MBAC réitérait sa décision de vendre La Tour Eiffel de Chagall aux enchères de Christie’s le 15 mai. Le musée espère en tirer 8 à 10 millions de dollars. Et ce, même si sa raison principale de le faire s’est pratiquement évanouie. La vente du Chagall devait « permettre une éventuelle acquisition du Saint Jérôme » pour « prévenir la sortie du pays d’une oeuvre d’art majeure ». Mais l’avis d’intention de classement patrimonial déposé par la ministre de la Culture Marie Montpetit rend la sortie du tableau hors du Québec beaucoup moins probable, d’autant que la ministre a demandé dans la foulée à la Fabrique de réviser sa démarche de vente.

Les deux autres raisons qui poussent le MBAC à poursuivre le processus de vente du Chagall, comme le mentionnaient conjointement la présidente du conseil d’administration Françoise Lyon et le directeur Marc Mayer, sont « d’établir un filet de sécurité financier pour l’achat d’oeuvres menacées de quitter le pays et de renforcer la capacité du Musée d’acquérir des oeuvres d’art d’importance ».

Ce que ça nous a permis, ça, d’aller voir d’autres musées, c’est de comprendre la juste valeur du tableau

La décision a été mûrement réfléchie, surlignait le MBAC. Ce n’est pourtant qu’en décembre que le conseil d’administration a voté l’aliénation de La tour Eiffel. Et en février, le tableau était déjà à Londres, et déjà entre les mains de Christie’s. La vente est prévue pour le 15 mai prochain.

« Nous avons suivi les procédures prescrites et nous avons respecté les normes éthiques qui prévalent dans le domaine », assurait encore le MBAC. Or, l’Association des musées canadiens mentionne dans ses lignes directrices qu’une aliénation est jugée inacceptable « lorsqu’elle intervient principalement pour des raisons financières », qui sont les seules qui demeurent. Les principes déontologiques de la même association soulignent aussi que « les musées devraient annoncer publiquement leur décision d’aliéner des biens de leurs collections au moins trois mois avant la date prévue, en ayant recours aux médias appropriés », ce qui n’a pas été le cas dans ce dossier, la nouvelle ne s’étant répandu que par le communiqué de presse lancé par Christie’s début avril — et donc une fois le Chagall hors du pays.

L’American Association of Art Museum Directors — dont Marc Mayer, directeur du MBAC, est membre — précise dans son guide des bonnes pratiques qu’une aliénation ne devrait jamais « être faite en réaction aux exigences d’un moment particulier ».

3 commentaires
  • Louis Carrier - Abonné 26 avril 2018 12 h 11

    Catho-business

    C'est curieux comment personne ne s'indigne de voir l'église catholique monnayer ainsi au plus offrant ses trésors accumulés au fil des ans. Faut-il leur rappeler que toutes ces oeuvres, grandes et petites, ont été payées par des générations de parroissiens à coup de bénévolat, de quêtes et de capitations ? Je trouve indécent que la multinationale qu'est l'église catholique romaine dépouille ainsi les communautés qui l'ont financé. Et que, sans jamais avoir payé d'impôts, elle demande à l'État de payer la "juste valeur marchande". C'est toujours les même personnes qui payent ! Et deux fois plutôt qu'une ! Alors que les profits vont s'envoler vers Rome, puis vers les "marchés émergeants" qui constituent les dernières opportunités de croissance pour la multinationale...

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 26 avril 2018 19 h 08

      Veuillez vous informer d'où provient le tableau. C'est un don, il n'a donc pas été payé par des paroissiens.

  • Bertrand Côté - Inscrit 26 avril 2018 13 h 50

    Saint-Jérôme

    Bonjour, je demeure à Métabetchouan au Lac St-Jean et notre paroisse porte le nom de Saint-Jérôme., et au dessus de l'autel, il y avait une peinture qui ressemblait à celle qui fait l'objet de nouvelles. Evidemment je ne peut affirmer la ressemblance, ça fait un bon bout de temps que je n'y suis allé., je ne sais même pas si cette toile est encore là.