Ne vendez pas «La tour Eiffel», demande la petite-fille de Chagall au MBAC

Les sœurs Meret et Bella Meyer, petites-filles du peintre Marc Chagall, regrettent vivement la décision du Musée des beaux-arts du Canada.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les sœurs Meret et Bella Meyer, petites-filles du peintre Marc Chagall, regrettent vivement la décision du Musée des beaux-arts du Canada.

La petite-fille de Marc Chagall Meret Meyer, représentante des ayants droit du peintre et vice-présidente du Comité Marc Chagall, regrette vivement la décision du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) de sortir le tableau La tour Eiffel (1929) de sa collection pour le vendre en mai aux enchères chez Christie’s, à New York. Dans une lettre datée du 24 avril, adressée de Paris au directeur du MBAC, Marc Mayer, et dont Le Devoir a obtenu copie, l’héritière du peintre demande au musée d’examiner d’autres solutions avant de mettre en oeuvre « cette décision d’urgence, irrémédiable et lourde de conséquences ».
 

La tour Eiffel, écrit Mme Meyer, « met non seulement en exergue une importance picturale et symbolique au sein même de l’oeuvre de Chagall, mais elle représente une valeur culturelle et historiquement collective pour le Canada. Devenue partie intégrante du patrimoine […] depuis son acquisition en 1956, grâce à une vente par Pierre Matisse, marchand de Marc Chagall à New York, [au MBAC], à l’époque pour un prix dérisoire, celle-ci témoigne également de son historique de l’après-guerre, de sa valeur culturelle et symbolique ».

Rendue publique la semaine dernière, l’aliénation de cette huile a soulevé de nombreuses critiques, tant chez les spécialistes qu’auprès du public. Le MBAC a suivi les échanges, précisait-il dans une lettre ouverte signée conjointement lundi par la présidente du conseil d’administration Françoise Lyon et par M. Mayer. Il y réitérait tout de même son intention d’aliéner et de vendre le tableau. L’argent ainsi acquis permettrait entre autres d’établir « un filet de sécurité financier pour l’achat d’oeuvres menacées de quitter le pays », mentionnait le musée. Ce faisant, le tableau d’importance qu’est La tour Eiffel de Chagall quitte, lui, le pays, et est perdu au patrimoine public canadien.

Photo: Musée des beaux-arts du Canada

« L’on peut pleinement imaginer que [La tour Eiffel], illustrant le rayonnement de la liberté d’expression à travers cette explosion de couleurs lumineuses dont Chagall a bénéficié en France dans les années 1920, ait éveillé, lors de son acquisition […], des résonances par rapport à la paix internationale retrouvée dans l’après-guerre après 1945 », poursuit la petite-fille du peintre.

« Particulièrement heureux de cette coïncidence politique, symbolique et artistique, tous les intervenants » devaient être honorés d’en être témoins, de Chagall au marchand Pierre Matisse, jusqu’au MBAC, estime-t-elle. « Que ce lien n’existe plus ou ne devrait plus exister, au cas où vous deviez maintenir votre décision, nous semble particulièrement grave. Les citoyens du Canada, les visiteurs du musée et les nombreux amateurs d’art étant soudainement et involontairement déconnectés d’une partie de leurs racines culturelles. »

Période parisienne

 

L’arrivée à Paris de Chagall en 1923 a marqué pour le peintre la fin d’une décennie de migration et de bouleversement, comme le rappelle la notice de mise en vente de Christie’s, lui apportant enfin un sentiment de sécurité. Un sentiment qui procurera à Chagall un surgissement de créativité. La tour Eiffel, peint en 1929, est une ode à sa femme, Bella, avec qui il avait convolé en 1915. Bella est aussi le nom qui a été légué à la soeur jumelle de Meret Meyer.

La seule enfant de Marc Chagall, Ida (1916-1994), fut l’organisatrice de nombreuses expositions parisiennes des tableaux de son père. Mariée en premières noces au journaliste français et fin connaisseur de l’URSS Michel Gordey, c’est avec son deuxième époux, l’historien de l’art Franz Meyer, qu’elle aura trois enfants.

Dans sa lettre au MBAC, Mme Meyer se permet d’imaginer que le grand succès de l’exposition Chagall : couleur et musique aura permis « aux Canadiens de prendre davantage conscience des nombreuses clés de lecture qui s’imposent pour déchiffrer toute l’importance d’une belle oeuvre ». Rappelons que cette exposition avait attiré en 2017 au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) quelque 303 000 visiteurs, se classant ainsi en 5e position des expositions les plus visitées de toute l’histoire du musée.

La tour Eiffel, estime l’héritière, « devient, comme la plupart des oeuvres de Marc Chagall, hors l’enchantement qu’elle nous procure, un messager de tolérance qui nous permet de mieux appréhender le présent et l’avenir ».

Si sa réaction est tardive, comme l’admet la représentante des ayants droit, elle ose espérer qu’elle n’est pas trop tard pour faire marche arrière.

Pendant ce temps, le « Saint Jérôme »…

La vente de La tour Eiffel de Marc Chagall devait initialement financer l’achat par le MBAC d’un autre tableau, le Saint Jérôme de Jacques-Louis David. Or, son classement patrimonial décrété lundi en fin de journée par la ministre de la Culture, Marie Montpetit, a changé la donne. En mêlée de presse, mardi, Mme Montpetit a signalé avoir demandé à la Fabrique de la Paroisse Notre-Dame, propriétaire du Saint Jérôme, « de revoir sa démarche. En ce moment, le tableau est exposé au [Musée des beaux-arts de Montréal] et on souhaite que ça demeure de cette façon », a-t-elle précisé. À Ottawa, ce revirement a été bien accueilli par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly. « J’ai toujours dit que j’espérais que l’oeuvre reste au pays », a mentionné la ministre pendant la période des questions.


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