Le «Saint Jérôme» fait désormais partie du patrimoine québécois

Malgré le tollé provoqué par sa décision, le Musée des beaux-arts du Canada a réaffirmé son intention de vendre «La tour Eiffel» de Chagall. 
Photo: Getty Images Malgré le tollé provoqué par sa décision, le Musée des beaux-arts du Canada a réaffirmé son intention de vendre «La tour Eiffel» de Chagall. 

Saint Jérôme, ce tableau datant de 1779 et signé Jacques-Louis David, fait désormais partie du patrimoine du Québec. La ministre de la Culture, Marie Montpetit, a annoncé lundi en fin de journée avoir envoyé un avis d’intention de classement sur l’oeuvre, désormais protégée jusqu’à la fin de la démarche. Mme Montpetit a mandaté dans la foulée son ministère pour développer une stratégie de protection des biens mobiliers à caractère religieux du Québec. De son côté, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a réitéré son intention de vendre aux enchères La tour Eiffel (1929) de Chagall, même s’il vient de perdre sa raison première de le faire.

Le geste de la ministre Marie Montpetit a des conséquences. Désormais, le propriétaire du Saint Jérôme, la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Québec, devra donner au ministère un avis de 60 jours avant de vendre son bien, afin que celui-ci puisse décider d’abord s’il souhaite l’acquérir ou non. La permission de la ministre sera aussi requise pour sortir du Québec cette huile sur toile du peintre officiel de Napoléon, et léguée à la basilique Notre-Dame de Québec en 1939.

Pourtant, dans une lettre ouverte envoyée plus tôt dans la journée aux médias, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) réaffirmait son intention de vendre La tour Eiffel (1929) de Chagall chez Christie’s, à New York, malgré le tollé public et muséal provoqué par cette décision.

La présidente du conseil d’administration, Françoise Lyon, qui n’était pas encore en poste lors du vote sur l’aliénation (la sortie de l’oeuvre de la collection du musée) en décembre dernier, et le directeur général, Marc Mayer, signent la missive d’une même main. Le conseil d’administration du musée, y lit-on, a réexaminé le dossier « et procédera comme prévu à sa vente aux enchères le 15 mai ».

« Les produits de la vente de La tour Eiffel seront ainsi affectés à trois fins importantes », poursuivent-ils. « Permettre une éventuelle acquisition du Saint Jérôme de [Jacques-Louis] David », acquisition qui semble soudain être devenue improbable. Aussi, « établir un filet de sécurité financer pour l’achat d’oeuvres menacées de quitter le pays et renforcer la capacité du Musée d’acquérir des oeuvres d’art d’importance ».

« Notre offre n’a aucunement pour but d’empêcher les musées québécois d’acheter l’oeuvre », précise le MBAC. « Nous ne nous engageons pas non plus dans une course aux enchères puisque la toile a été offerte par son propriétaire à un prix fixe qui correspond à sa juste valeur », soit 6,3 millions de dollars. Le Musée de la civilisation, dépositaire du tableau et détenteur d’un droit de premier refus sur toute offre d’achat, entend tenter de l’acquérir d’ici le 11 juin, en collaboration avec le Musée des beaux-arts de Montréal. Le MBAC précise que ses « démarches n’ont jamais eu pour but de nous conférer un avantage sur les musées du Québec, mais plutôt de donner au Canada les moyens de prévenir la sortie du pays d’une oeuvre majeure ».

Rappelons que le vendeur, la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Québec, n’a jamais voulu vendre son Saint Jérôme à l’international, bien qu’il ait effectivement fait « tester sa valeur théorique » auprès de quelques grands musées, comme l’indiquait monseigneur Denis Bélanger au Devoir. « On n’est pas insensible au fait que le tableau devrait demeurer dans son environnement immédiat », ajoutait-il d’ailleurs récemment. Selon lui, s’il y avait danger de départ du tableau, c’est « qu’une aliénation comme celle-là, probablement que ça va finir au Vatican ». Monseigneur Bélanger a salué la démarche de Mme Montpetit d’intégrer le Saint Jérôme au patrimoine québécois.

Histoire d’un chef-d’oeuvre

Le Saint Jérôme a été peint par Jacques-Louis David en 1779, alors qu’il était pensionnaire du roi à l’Académie de France à Rome, comme l’indique Sylvain Bédard de l’Université de Montréal, qui a étudié le tableau dans le cadre de sa maîtrise. Il s’agit très exactement d’un « envoi de Rome » : un devoir auquel étaient astreints les pensionnaires peintres, chaque année de leur séjour dans la Ville éternelle. Les oeuvres étaient, comme leur nom l’indique, envoyées à Paris, où des commissaires nommés parmi les membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture y jugeaient l’avancement des études des jeunes artistes. De retour dans la Ville lumière en 1780, David put reprendre possession de son Saint Jérôme, qu’il présenta au Salon de peinture de 1781. La toile fut ensuite vendue par le peintre à l’un de ses amis, le sculpteur Jean-Guillaume Moitte (1746-1810).

On retrouve le Saint Jérôme à la vente après le décès de ce dernier, au mois de janvier 1810. Qui fut l’acheteur ? Mystère. La toile fera plus tard partie de la collection du cardinal Joseph Fesch (1763-1839), oncle maternel de Napoléon, en 1815. La collection Fesch fut vendue à Rome en 1845, et le Saint Jérôme probablement acheté alors par un certain Moret. Après le décès de celui-ci, il passe à Gustave Mailand. C’est ce Mailand qui, vers 1880, émigra en Amérique, avec le tableau. Mailand mourra vers 1898 aux États-Unis, où il s’était fixé ; ses héritiers viennent ensuite s’établir à Québec. Ce sont les soeurs Cramail qui feront don de la toile au curé de la basilique Notre-Dame de Québec, Monseigneur Eugène Laflamme, à l’hiver 1939, et non en 1922, comme plusieurs le croient encore. Celui-ci l’aurait ensuite cédé à la Fabrique de Notre-Dame la même année.