Karilee Fuglem dessine un espace vide et tangible

Vue de l’exposition de Karilee Fuglem
Photo: Source Pierre-François Ouellette art contemporain Vue de l’exposition de Karilee Fuglem

Aussi délicates que discrètes, les installations de Karilee Fuglem s’affirment chaque fois lors d’occurrences spécifiques. C’est encore plus notable avec l’actuelle présentation chez Pierre-François Ouellette, son galeriste, qui lui a proposé une résidence de création en ses murs. Devant public, l’installation a évolué au fil de quatre semaines, le plus long séjour de montage vécu par l’artiste. Elle s’est pour l’heure familiarisée avec un lieu dont l’architecture a récemment été bichonnée par son nouveau propriétaire, le galeriste ayant repris pour son usage l’édifice qui, pendant 35 ans dans la rue Rachel, a abrité la galerie Graff.

Fort d’une seconde vie, le lieu se dévoile à nous grâce aux interventions de l’artiste dont l’approche préconise avant tout un manifeste dénuement. D’invisibles fils de nylon, de minces pellicules brillantes ou transparentes, du souple papier blanc, lisse ou froissé et des carrés en miroir composent l’essentiel de ses matériaux disposés là où la lumière naturelle et des courants d’air peuvent leur apporter une présence mirifique, même lors des plus fugaces instants.

Rencontres sensibles

L’espace étroit mais ouvert sur l’extérieur de la vitrine ayant pignon sur rue accueille avec raison l’une des parties les plus denses de l’installation avec une large traînée de papier au-devant de laquelle se hérissent des tiges. Matité et brillance des matériaux sont en contraste alors que les reflets changeants apportent du mouvement. Ailleurs s’activent en tournant de légers mobiles translucides, et de fins rubans ondulent en suspension ou se courbent le long des murs, forçant à scruter ce qui finalement ne se résume pas au vide.

Photo: Source Pierre-Franc?ois Ouellette art contemporai Vue de l’exposition de Karilee Fuglem

L’artiste explore toujours aussi finement les seuils de perception en exploitant les limites de la visibilité. Tout se joue dans l’expérience, alors rendue fort subtile, des contacts du corps avec le monde, de cette rencontre entre la conscience intérieure et les sensations extérieures ressenties. De même, l’artiste éprouve les frontières physiques de l’enveloppe architecturale par ses interventions qu’elle a judicieusement placées de façon à capter la lumière naturelle, notablement incluse grâce au spectaculaire puits du plafond.

À l’entrée, autour de la porte, des aiguilles fichées dans le mur gardent en mémoire la trajectoire des pans de lumière qui traversent l’espace. Les indications d’heures au crayon qui accompagnent ces marques sont évocatrices du travail réalisé in situ, proche de l’atelier, et des conditions changeantes au gré desquelles évolue l’installation en notre absence.

Précaires paysages

De fines surfaces de papier ou de plastique retiennent quant à elles des traces de grattage et de pression laissées par l’artiste, qui a redoublé les signes de marques captées en photo de sa peau, de la neige ou de plans d’eau. Une équation est ainsi posée entre ces abstractions pratiquement invisibles, le corps et le paysage. D’ailleurs, la présentation d’une série de plans séquences tournés par l’artiste ramène à l’avant-plan le genre du paysage.

S’échelonnant de 1995 à 2017, les 35 vidéos de la série toujours en cours montrent des vues puisées par l’artiste dans son voisinage, dont plusieurs fenêtres avec rideaux et plans d’eau du canal de Lachine. De l’ordre de l’esquisse, les images partagent des moments de contemplation attentifs à des phénomènes simples qui semblent chaque fois ravir l’artiste, qui en restitue les effets d’ombre et de lumière mouvante dans ses installations.

Ce sont des images de nuage, de mare, de pluie ou de neige qui surgissent alors dans l’expérience des oeuvres, des fragments évocateurs des saisons et du passage du temps. Avec les matériaux synthétiques qu’elle emploie, l’artiste parvient donc à suggérer ces éléments de la nature dont elle souligne ainsi la précarité et la corrélation de leur existence à la nôtre. Cette lecture prend encore plus de sens avec les oeuvres de Ripley Whiteside, l’autre expo dans la petite galerie adjacente, avec laquelle Fuglem tisse des liens, tire un trait d’union, en prolongeant son intervention jusque dans le corridor.

Les séduisants dessins de l’artiste sont moins innocents qu’ils en ont l’air. Ses représentations de la flore et de paysages parlent autrement d’une « nature » indissociable de l’artificiel, suscitant une méditation nécessaire sur la fragilité des écosystèmes.

Karilee Fuglem

À la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, 963, rue Rachel Est, jusqu’au 28 avril