La saga du Chagall: quels sont les tableaux au cœur de la controverse?

Depuis le début avril, la vente à l’étranger par le Musée des beaux-arts du Canada d’un tableau du peintre moderniste Marc Chagall pour financer l’achat d’une œuvre du peintre néoclassique Jacques-Louis David crée la controverse dans le monde des arts visuels. Portrait en quelques traits des protagonistes.

Saint Jérôme (1779)

Photo: Musée de la civilisation, collection de La Fabrique de La Paroisse de Notre-Dame-de-Québec «Saint Jérôme», 1779, huile sur toile de Jacques-Louis David (1748-1825)

Cette huile sur toile est peinte par le français Jacques-Louis David (1748-1825), peintre officiel de Napoléon.

Propriété de la Fabrique de la paroisse Notre-Dame-du-Québec depuis 1922, l’œuvre est gérée depuis 1995 par le Musée de la civilisation de Québec, et exposée depuis octobre 2016 au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

Ce Saint Jérôme fut réalisé à la fin d’un séjour de quatre ans que le peintre fit à Rome. Il avait remporté en 1774 le premier prix du concours du prix de Rome de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Inspiré par deux œuvres de Ribera, la gravure Saint Jérôme écoutant la trompette du Jugement dernier (1621) et d’une peinture sur le même thème, David, à travers son exécution, rend hommage « aux tonalités ténébreuses typiques de l’art du début du XVIIe siècle de Caravage, avec lequel l’artiste s’est familiarisé durant son séjour en Italie », comme l’indique le cartel du MBAM.

Également homme politique passionné, comme peintre, Jacques-Louis David visait à établir les fondements d’un nouvel ordre esthétique. Parmi ses chefs-d’œuvre, La mort de Socrate, Le serment des Horaces et La mort de Marat, et les portraits de Bonaparte et de madame Récamier.

Au Canada, on ne trouve que trois David dans le patrimoine public : l’huile sur toile Pierre Sériziat, et deux dessins : un portrait, et une Vue fantaisiste du forum, avec l’arc de Septime Severe. Ces trois œuvres font partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa.

Le tableau a été donné par les sœurs Henriette et Geneviève Cramail afin de reconstruire la collection de la cathédrale de Québec, partie en fumée en 1922. Grandes mécènes et donatrices, ces immigrantes françaises ont beaucoup contribué à développer le goût de l’art à Québec et au Québec. La majeure partie de la collection des sœurs Cramail se retrouve aujourd’hui nichée dans la collection du Séminaire de Québec, au Musée de l’Amérique francophone, gérée par le Musée de la civilisation.

La ministre de la Culture Marie Montpetit a demandé une analyse accélérée du tableau, envisageant de le classer au patrimoine.

Saint Jérôme est estimé à quelque 6 millions de dollars.

La tour Eiffel (1929)

Photo: Musée des beaux-arts du Canada «La tour Eiffel», 1929, Marc Chagall (1887-1985)

Cette huile sur toile est peinte par le peintre et graveur russo-français Marc Chagall (1887-1985).

Propriété du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), le tableau est présentement entre les mains de Christie’s et fera l’objet d’une vente aux enchères le 15 mai prochain.

« Peint à Paris en 1929 pendant la période la plus heureuse de la vie de l’artiste, indique en anglais le site de Christie’s, ce chef-d’œuvre est autant une ode à Bella, la femme de Chagall, qu’à la ville qui a vu leur amour fleurir. » Cette vision romantique que l’artiste pose sur sa propre vie est encore, comme dans d’autres de ses œuvres, percée de caractéristiques du surréalisme et du néo-primitivisme, portée par « une coloration dynamique », poursuit Christie’s, « un sens exquis du détail et une exceptionnelle atmosphère énigmatique ». L’artiste bénéficie aujourd’hui d’une grande popularité publique. En 2017, Chagall : couleur et musique, présentée au MBAM, fut l’exposition la plus visitée au Canada, ayant accueilli plus de 300 000 visiteurs au total.

Au Canada, on trouve de nombreux dessins et estampes de Chagall, qui fut très prolifique — le MBAC possède 692 œuvres de l’artiste. Mais seulement trois huiles sur toile sont du patrimoine public : Souvenirs de l’enfance (1924) au MBAC, Over Vitebsk (1914) et Le violoniste rouge (date de réalisation inconnue), au Musée des beaux-arts de l’Ontario.

Chagall est un artiste prolifique et touche-à-tout qui aura tâté aussi de la sculpture, de la poésie, de l’émail, du dessin, des costumes de ballet. Son œuvre comme son parcours parlent de l’immigration, tout particulièrement juive. Ici, il aura influencé Léon Bellefleur, Françoise Sullivan, Alexandre Bercovitch, Paraskeva Clark, E. J. Hughes et William Kurelek, entre autres.

Acheté en 1956 de la Pierre Matisse Gallery de New York par le MBAC pour 16 000 $, le tableau devrait, selon les observateurs, quitter le Canada à la suite des enchères.

La tour Eiffel devrait atteindre un prix oscillant entre 8 et 10 millions de dollars.