Quand les métros du monde inspirent les artistes

C’est le hasard qui a fait office d’agent de «casting» dans le webdoc «Correspondances. Life Underground», du réalisateur Hervé Cohen. Les personnes interrogées sont simplement celles qui ont attiré l’attention de l’équipe.
Photo: «Correspondances. Life Underground» C’est le hasard qui a fait office d’agent de «casting» dans le webdoc «Correspondances. Life Underground», du réalisateur Hervé Cohen. Les personnes interrogées sont simplement celles qui ont attiré l’attention de l’équipe.

Walker Evans a photographié à la volée les passagers du métro de New York entre 1938 et 1941. Chris Marker a décliné le modèle à Paris entre 2008 et 2010. Le Danois Peter Funch a passé neuf ans (2007-2016) à croquer le portrait d’inconnus devant le grand Central Terminal de New York. Et le cinéaste Hervé Cohen continue de filmer des voyageurs des métros du monde, de Tokyo à Santiago en passant par Montréal.

La caméra nerveuse se promène dans le métro de Hong Kong et s’arrête sur Cheung Ho Pak, qui a eu « 18 ans il y a deux jours », comme il le dit en se présentant. Il étudie en « première année dans le sport ». Il en a tout l’air avec son long corps svelte, son t-shirt de marque, ses shorts, sa casquette retournée. Elle est à l’effigie des Kings de Los Angeles.

Pendant qu’il déambule dans le métro, Ho Pak parle en voix hors champ de sa relation hypertendue avec son père qu’il décrit comme quelqu’un de « très macho ». Ils se disputent « au moins une fois par semaine ». Ils en viennent parfois aux coups. Ho Pak raconte le rêve qu’il a fait la première fois qu’ils se sont battus.

« J’ai beaucoup pleuré ce soir-là, je me suis endormi en larmes. Je me souviens de ce rêve. Mon père et moi étions assis et nous nous disions ce que nous ressentions vraiment, que nous voulions le meilleur l’un pour l’autre et que nous n’étions pas des ennemis. »

La capsule sur cette tranche de vie d’un des sept ou huit milliards d’humains sur cette planète dure 2 minutes 46 secondes. Elle fait partie du projet Correspondances. Life Underground qui en fédère une quarantaine d’autres glanées dans une douzaine de métros du monde, de Tokyo à Santiago, de Berlin à Bruxelles ou Los Angeles. Dans celui de Montréal, on croise la professeure de littérature Mourida, le chanteur d’opéra Louis (il entonne un bout d’Aïda) et le jeune diplômé en sciences Vincent.

Photo: «Correspondances. Life Underground» Dans l’épisode consacré à Montréal, on fait entre autres connaissance avec Mourida, une professeure de littérature.

Le documentariste français Hervé Cohen signe ce magnifique et très riche webdoc baptisé Correspondances. Docteur en droit de l’audiovisuel, cinéaste reconnu, il a tourné sur l’histoire de sa famille (Une autre vie) comme sur les rites initiatiques en Casamance (Sikambano, les enfants de la forêt sacrée) ou le travail de projectionnistes itinérants en Chine (Electric Shadows).

« À force de prendre le métro à Paris ou ailleurs dans le monde, d’observer les gens, d’être intrigué par une apparence ou une attitude, après avoir eu assez souvent envie de leur parler, j’ai imaginé cette série de portraits dans les métros du monde, explique le créateur joint en France. La caméra est devenue un outil pour assouvir en partie cette curiosité et ce désir de rencontrer l’autre. »

Surprendre les métros

Le hasard a guidé les rencontres. Les sujets ont été un peu plus compliqués à convaincre en Chine, mais dans l’ensemble, l’offre de tournage a reçu un accueil très favorable partout, « même à Paris », dit le Parisien.

« On tournait sans casting en faisant confiance à l’intuition pour sélectionner des gens intrigants. À Vienne, j’ai approché un monsieur plus grand que la moyenne portant des lunettes très design. » À Berlin, le choix s’arrête sur la femme trans Stefanella et, à Bruxelles, sur Lilly, élégante vieille dame. Elle raconte son amour perdu avec un soldat américain après la Deuxième Guerre mondiale.

Le canevas des capsules est toujours le même. La caméra, très cinéma-vérité, tourne dans les stations et les voitures puis s’arrête sur un voyageur qui déambule jusqu’à sa sortie du réseau tout en se confiant en voix off. Le sujet parle de lui et d’un rêve.

Un site Web interactif organise la présentation. L’internaute peut s’y promener d’un métro à l’autre sur une carte mondiale ou choisir des présentations par personnage ou par thème (l’amour, la vieillesse, le travail…).

TV5 relaie le projet. M. Cohen explique que la chaîne francophone a demandé et obtenu le titre en français. Ailleurs dans le monde, le projet se présente comme Life Underground. Toutes les capsules sont par ailleurs sous-titrées dans les dix langues parlées par les confidents éphémères.

Photo: «Correspondances. Life Underground» Le message de la websérie est qu’au fond, nous sommes tous les mêmes.

Ce Web de Babel compte moins que l’impression de grande unité qui finit par lier toutes les propositions, pour ainsi dire en correspondance d’humanité. Les usagers fréquents peuvent bien penser qu’il n’y a pas beaucoup de meilleur endroit pour haïr son prochain qu’un métro bondé. La websérie prouve le contraire, prouve en tout cas qu’au fond de nous nous sommes tous les mêmes avec nos peurs et nos joies, nos désirs et nos espérances.

« Je crois que le projet véhicule un sentiment d’humanité, dit son créateur. Il expose cette idée que nous sommes tous pareils. »

Stations, citations

L’artiste danois Peter Funch, lui, a plutôt documenté les légères mutations des usagers du réseau de transport en commun de New York. Il a planté son téléobjectif devant la sortie du Grand Central Terminal à l’heure de pointe du matin, entre 8 h 30 et 9 h 30, pendant neuf ans, de 2007 à 2016, croquant les visages d’inconnus.

À la longue, à des matins, des semaines et des années de distance, il a fini par reconnaître des visages dans la foule. En sélectionnant les plus mystérieux, perdus dans leurs rêveries, il a composé des diptyques fascinants publiés l’an passé dans un livre intitulé 42nd and Vanderbilt, l’intersection de sa démarche artistique.

Ici, on voit un homme d’âge moyen d’un côté en chemise blanche, d’un autre côté en chemise noire avec noeud papillon. Son bouc a allongé. Il semble encore plus triste en vêtement sombre. Là, c’est une jeune femme. Sur une photo, elle porte la même veste mais a délaissé son collier. Elle semble inquiète elle aussi.

Le projet de Funch était décrit il y a trois semaines dans le New York Times Magazine comme « un hommage à la patience et à la mémoire ». La série remet aussi en question l’individualité dans la masse, le jeu des représentations et des masques dans l’espace public, ce que révèle le visage de la vie intérieure et bien sûr le droit à l’image de chacun.

Cette série de clichés volés serait impossible ici puisqu’il est illégal maintenant de publier sans son consentement la photo d’un inconnu reconnaissable, enfin, si la photo n’a pas été croquée dans le cadre d’un événement d’intérêt public. Walker Evans aussi aurait eu de la difficulté à réaliser sa série Many Are Called à la fin des années 1930.

Le célèbre photographe s’asseyait en face d’inconnus dans le métro et il déclenchait un petit Contax caché sous son manteau. Lui aussi en a tiré un livre. D’autres ont continué dans cette tradition des portraits dérobés dans les wagons souterrains, dont le Français Chris Marker pour son livre Passengers/Passagers (2011), réalisé à Paris. Sa galerie met l’accent sur les rêveries solitaires

Hervé Cohen confie avoir découvert les réalisations d’Evans et Marker en préparant son propre portrait de groupe avec usagers du métro qui continue de s’enrichir. Il a tourné à Taïwan récemment.

Il a de quoi continuer pour lui ou d’autres artistes puisqu’en 2014, 157 villes du monde avaient un système de métro en activité, dont les deux tiers en Europe et en Asie et seulement 16 réseaux en Amérique du Nord. Les lignes ne cessent de pousser pour rajouter des passagers aux quelque 160 millions de Terriens qui voyagent sous terre quotidiennement. Bientôt, ici, la ligne bleue s’allongera.

La création évolutive a été présentée cet hiver au Texas dans une installation au festival South by Southwest et en Californie dans une station du métro de Los Angeles. Des négociations se poursuivent pour une future présentation à Montréal.

« Cette série a changé ma vie et continue de l’influencer, dit M. Cohen. Des gens, des inconnus m’ont confié des choses très fortes. »

Il est aussi resté en contact avec beaucoup de ces inconnus qui ne le sont plus. Avec Ho Pak, notamment, qui a finalement eu la conversation rêvée avec son père…