Tollé chez les critiques en arts visuels

La décision du Musée des beaux-arts du Canada de se départir aux enchères d’un des deux tableaux de Marc Chagall qu'il possède serait une grande perte pour le domaine public, selon des critiques en arts visuels.
Photo: iStock La décision du Musée des beaux-arts du Canada de se départir aux enchères d’un des deux tableaux de Marc Chagall qu'il possède serait une grande perte pour le domaine public, selon des critiques en arts visuels.

Des critiques en arts visuels, particulièrement les membres de l’Association internationale des critiques d’art du Canada, dénoncent par des lettres ouvertes la décision du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), à Ottawa, de se départir aux enchères d’un des deux tableaux de Marc Chagall (1887-1985) qu’il possède. Il n’y aurait au pays que quatre huiles sur toile du maître. La décision du musée est vue par certains comme un comportement digne « des pires gestionnaires de l’entreprise privée », qui bafoue la mission du musée de « fiduciaire [du] patrimoine artistique », et dont la conséquence serait une grande perte pour le domaine public.

Le tableau La tour Eiffel, peint par le maître en 1929, sera vendu à New York par Christie’s le 15 mai. Le critique en arts visuels Serge G. Morin s’oppose à la décision aujourd’hui en nos pages. « L’histoire de l’art canadien a évolué selon les influences de l’art international », indique le spécialiste, « et par une décision heureuse des professionnels [du MBAC] de l’époque, nous avons réussi à nous procurer une oeuvre maîtresse de l’art international ».

Selon le site Artefacts Canada, enrichi de façon volontaire par les musées, il n’y aurait que quatre huiles sur toile signées Chagall au pays dans des collections publiques, dont La tour Eiffel et Souvenir de ma jeunesse au MBAC. Le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) possède Over Vitebsk (1914) et Le violoniste rouge (date de réalisation inconnue).

Serge Morin poursuit : « Nous retrouvons les influences de Chagall dans les premières oeuvres de Léon Bellefleur, dans les tondos de Françoise Sullivan des années 1980, et aussi chez nos artistes du Canada anglais, Alexandre Bercovitch, Paraskeva Clark, E. J. Hughes, William Kurelek, et tant d’autres. »

Sa collègue Ninon Gauthier a également expliqué son désaccord face à la décision du MBAC dans une longue lettre envoyée au Devoir. Si le mandat du musée est certes d’acquérir de façon prioritaire les oeuvres d’artistes canadiens, il doit selon elle « les confronter aux plus grands maîtres internationaux pour mieux les contextualiser ». « La vente aux enchères », mentionne la spécialiste de l’oeuvre de Marcel Barbeau, risque de signer « l’exode du domaine public » pour ce tableau. Cette aliénation risque donc d’affecter « non seulement les chercheurs et la population canadienne, mais aussi tous les historiens, les critiques et les écrivains d’art, à travers le monde, de même que les amateurs d’art qui n’y auront plus accès comme si elle restait dans un musée ».

La tour Eiffel est une oeuvre beaucoup plus singulière et d’une beaucoup plus grande modernité

 

Modernisme

Ninon Gauthier se demande également quelle sera la réaction des donateurs d’oeuvres face à cette décision. Craindront-ils que leurs dons soient vendus dans le futur ? On peut même se demander si cette idée n’est pas entrée en ligne de compte dans le choix du musée de brader ce Chagall, acquis en 1956 avec 16 000 $ venus des fonds publics, plutôt que Souvenir de ma jeunesse, donné en 1970.

Selon Mme Gauthier, entre les deux tableaux, « La tour Eiffel est une oeuvre beaucoup plus singulière et d’une beaucoup plus grande modernité. Elle s’impose par sa composition qui audacieusement coupe le sujet principal du tableau, la tour Eiffel, à sa base comme à son sommet, et par la palette axée prioritairement sur l’accord dissonant de complémentaires pleinement saturées, le rouge et le vert, en majeur, le pourpre et le violacé et le jaune, en mineur. Elle est aussi intéressante par sa référence au motif de cercles concentriques, fréquent dans l’oeuvre de sa compatriote Sonia Delaunay », des cercles qui trouveront écho jusque dans la peinture optique des années 1960, poursuit la critique, et dont les cibles de Claude Tousignant sont un exemple.

Le MBAC a décidé de se départir de cette pièce de sa collection « pour sauver une autre oeuvre, qu’on estime plus importante dans l’histoire de l’art et pour le patrimoine canadien, qui va quitter le Canada sinon et sur laquelle on a un premier droit de refus », expliquait la semaine dernière Marc Mayer, directeur général du MBAC. « Alors, il faut faire des sacrifices. » Le musée s’attend à récolter entre 8 et 10 millions de dollars avec la vente du Chagall ; l’oeuvre mystérieuse qu’il veut acquérir, d’une « importance nationale », en vaudrait quelque 6 millions.