«Culte du labo»: la vérité des rats de laboratoire

Claude Shannon, «Labyrinthe Theseus», 1950-1952
Photo: MIT Museum, Michael Cardinali / CCA Claude Shannon, «Labyrinthe Theseus», 1950-1952

Ce n’est pas la première fois que science et art sont rapprochés, mais dans la nouvelle exposition du Centre canadien d’architecture (CCA), il est davantage question d’influence implicite que d’une mutuelle collaboration entre architectes et scientifiques. Et les jumelages sont pour le moins étonnants.

Intitulée Culte du labo. Une histoire non conformiste des rapports entre la science et l’architecture, l’expo montre, à coups d’objets inusités, de dessins, de photos et d’extraits de vieux films, que les influences peuvent être réciproques. Autant les architectes puisent leurs idées chez les scientifiques, autant ces derniers basent leurs recherches sur des concepts architecturaux.

Culte du labo défend l’idée que, depuis Diderot et son Encyclopédie (dont le précieux exemplaire du CCA est exposé en préambule), le laboratoire est vénéré au point où tout ce qui en ressort prend le statut de grande vérité. La recherche du commissaire invité, Evangelos Kotsioris, s’est concentrée sur la fin du XIXe siècle et le XXe siècle, desquels il a extrait plusieurs cas qui lui font qualifier le laboratoire de « dogme irréfutable ».

Photo: Michael Cardinali / CCA Vue de l’installation dans la Salle octogonale du CCA.

Les époques changent, mais l’autorité du labo semble tenir la route. Ne parle-t-on pas du laboratoire de création comme d’une indispensable plateforme pour lancer des idées ? Si l’expo ne révèle pas de cas récents, c’est qu’Evangelos Kotsioris, bénéficiaire du programme « commissaire émergent » du CCA, avait d’abord comme objet de plonger dans les archives de l’établissement montréalais.

Des idées testées il y a plus de cent ans ne semblent pas avoir vieilli. Vers 1915, le chronocyclographe du couple d’ingénieurs Frank et Lillian Gilbreth leur permet d’étudier le « mouvement humain » avec finalité d’arriver à une meilleure gestion de l’usine. Maximiser un espace de travail et minimiser les déplacements, afin d’être plus productifs : n’est-ce pas ce qui fait le succès du mobilier IKEA ?

En 1927, l’architecte autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky a en tout cas élaboré à partir de ce principe la « cuisine de Francfort », censée « alléger » les tâches domestiques des femmes. Moins marcher pour s’occuper à la fois de la cuisson et du service, mais aussi du repassage. Les archives exposées livrent parfois d’étonnantes grandes vérités…

Culte du labo exploite elle aussi à merveille l’espace exigu qu’on lui a réservé — la Salle octogonale. Le visiteur, non plus, ne marchera pas beaucoup et partira la tête pleine.

L’expo se divise en six sections, ou six petits modules où sont jumelés les laboratoires des uns et des autres. Outre l’étude sur le mouvement, le commissaire new-yorkais et historien de l’architecture aborde les thèmes de la perception, de la résistance de l’air, de l’expérimentation animale (de vrais et de faux rats), de l’intelligence artificielle et de la surveillance.

Dans ce dernier cas hyperactuel, on nous en présente un des années 1940. Il s’agit des recherches sur le développement des bébés que faisait avec des caméras le psychologue Arnold Gesell. Son laboratoire : un observatoire cinématographique en forme de dôme, digne de ceux de Buckminster Fuller.

L’exposition se base sur une série de va-et-vient. À la base, il y a celui entre deux disciplines, l’architecture et la science, qui amène un dialogue entre la collection du CCA et des collections scientifiques, dont celles d’établissements d’enseignement ou d’institutions telles que la Municipal Art Society of New York ou le musée George Eastman de Rochester.

En salle, tout ceci se concrétise sur des allées et venues entre les archives et la projection d’images, entre les objets éprouvés en laboratoire et la démonstration dans les documents filmés et enfin, entre ces historiques expérimentations et celles réalisées pour les besoins de l’expo et manifestes sur l’écran.

Chose rare expérimentée au CCA : l’expo se poursuit et conclut dans la librairie attenante à la Salle octogonale. Une sélection de livres autour de la question du laboratoire est proposée, dont, évidemment, la plus récente réédition de l’Encyclopédie de Diderot.

Culte du labo. Une histoire non conformiste des rapports entre la science et l’architecture

Centre canadien d’architecture (1920, rue Baile), jusqu’au 2 septembre