«Terriens»: des rêves en porcelaine, justes et équitables

Vue de l’exposition «Terriens», Fondation Esker, Calgary, 2017
Photo: M.N. Hutchinson Vue de l’exposition «Terriens», Fondation Esker, Calgary, 2017

Air du temps ou pas, à la Galerie de l’UQAM depuis le début de l’année, les communautés autochtones sont à l’honneur. La première grande exposition était consacrée à Maria Hupfield, artiste ojibwé ; la deuxième, en cours jusqu’en avril, met en lumière l’art contemporain inuit.

Fait à noter, et c’est peut-être enfin le tournant recherché après des années de revendication, l’espace accordé à ces artistes issus de groupes longtemps marginalisés n’est pas chapeauté d’un titre généraliste et sans propos du genre « Art autochtone d’aujourd’hui ».

L’exposition Terriens a peu de l’exotisme stéréotypé ou du regard anthropologique. Elle n’est pas non plus teintée du ton politique, parfois nécessaire, que peuvent véhiculer des manifestations où il s’agit de faire entendre des voix, des peuples.

Photo: M.N. Hutchinson Shuvinai Ashoona, «Composition (Creatures)», 2015.

À l’instar de Maria Hupfield, les Roger Aksadjuak, Shunivai Ashoona, Pierre Aupilardjuk et John Kurokexposés dans Terriens ont des pratiques qui se valent en soi, à elles seules. Le titre qui les réunit évoque leur travail de la céramique (de la porcelaine et du grès, en particulier), mais aussi, surtout, leur penchant pour des récits fabuleux (ou spirituels) qui exaltent la vie sur terre.

« Nous sommes de la terre et du ciel, des habitants mortels de la terre qui rêvent d’une enveloppe spirituelle ou extraterrestre, écrit Shauna Thomson, conservatrice de la Fondation Esker, de Calgary, à l’origine de l’expo. [Les oeuvres] de Terriens puisent leur inspiration de la condition terrestre ; elles sont à la fois transformatives et d’un autre monde, mais aussi profondément humaines. »

Une artiste de Toronto

Les temps changent et pas tout à fait encore. Car cette expo avec six artistes inuits, pensée à Calgary, est née dans la tête de Shary Boyle, l’artiste de Toronto consacrée comme une des voix fortes de la sculpture narrative au pays, remarquée pour ses figures en porcelaine.

Son envie de travailler en collaboration et en échange avec d’autres créateurs et son souhait d’explorer « de nouvelles façons d’éliminer les divisions culturelles gratuites » sont à l’origine d’une invitation lancée à des artistes du Nunavut. Ça prend encore une sorte d’approbation « blanche », le sceau du Sud, pour inclure le Grand Nord.

Photo: John Jones Shary Boyle, «Prayer Scarf», 2016

Le rapprochement entre Shary Boyle et les artistes autochtones remonte à presque dix ans, au moment où la Torontoise avait exposé aux côtés de Shuvinai Ashoona, artiste de Cape Dorset. Les porcelaines à la fois étranges et familières de l’une trouvent écho dans les dessins à l’encre et au crayon de couleur de l’autre.

Cette première juxtaposition a été suivie par une oeuvre à quatre mains — Universal Cobra Pussy (2011), un dessin où volent et pataugent des corps célestes, des sirènes et des mammifères marins en sang —, puis par une vraie exposition commune, intitulée Universal Cobra : Shuvinai Ashoona Shary Boyle (2015) et présentée à la galerie montréalaise Pierre-François Ouellette art contemporain.

Shuvinai Ashoona accompagne de nouveau Shary Boyle. Si elle est la seule de l’expo Terriens à ne pas faire dans la sculpture, ses oeuvres se démarquent par leur nombre, par l’aplat de leurs couleurs vives et par leur ton faussement enfantin.

L’esprit d’ouverture, de collaboration, voire de contamination créative plane sur cette exposition qui poursuivra sa route à l’automne en Colombie-Britannique. La notion d’auteur, si chère au monde de l’art, est quelque peu remise en question par de sinueuses tables-socles où s’entremêlent vases, statuettes et autres pièces des différents artistes, y compris celles de Shary Boyle.

L’imaginaire un brin surréaliste, un brin baroque de Boyle a par le passé été rapproché des scènes oniriques qui occupent l’art inuit. Dans Terriens, la cohérence stylistique, matérielle et narrative des petits regroupements d’oeuvres rend difficile d’identifier le qui-fait-quoi.

L’artiste de Toronto, qui signe le commissariat de l’expo, a soigné le parcours, le faisant débuter à l’UQAM par des oeuvres représentant des mains et le fermant, à l’autre bout, par des bustes. Cette boucle bouclée fait ressortir l’importance du travail manuel, ou artisanal, dans la porcelaine contemporaine, tout en donnant à la tête, et à son imaginaire, son rôle primordial.

On peut travailler en collégialité, apprécier la vie en communauté, s’influencer mutuellement avec bonheur, la vision personnelle demeure à la source de l’expression artistique. Que l’on vienne du Grand Nord ou de la petite Toronto ne change rien.

Terriens

À la Galerie de l’UQAM (1400, rue Berri), jusqu’au 14 avril