Angela Grauerholz fait parler le vide

«White Room», de la série Musée Carnavalet, Angela Grauerholz, 2018
Photo: Art45 «White Room», de la série Musée Carnavalet, Angela Grauerholz, 2018

Espaces vides, espaces de mémoire. C’est sur ce paradoxe que repose une partie de la photographie d’Angela Grauerholz. L’artiste n’a pas lésiné à l’occasion sur des salles bien remplies — notons l’installation Salle de lecture de l’artiste au travail (2003-2004). Le vide, cependant, demeure chez elle un sujet éloquent, comme le prouve l’actuelle et économe exposition à la galerie Art45.

En seulement cinq images, toutes de 2018 et tirées de deux corpus, le petit espace de l’édifice Belgo, ouvert seulement les vendredis et samedis, se démarque une nouvelle fois pour la concision et l’efficacité de ses choix.

Des étagères vides sont au coeur de la série The Empty S(h)elf. Photographié de plein front et à la lumière naturelle, le mobilier est ainsi montré de manière crue et limpide, tel que l’artiste l’a trouvé.

Photo: Art45 «Blue Striped Wall Paper» de la série Musée Carnavalet, Angela Grauerholz, 2018.

La série Musée Carnavalet propose une incursion dans les salles de ce musée parisien, alors qu’il est en cours de profonde rénovation — fermé depuis 2016, il ne rouvrira qu’en 2019. Les images révèlent l’usure des tapisseries et rendent presque banal ce lieu connu pourtant pour son cachet historique, ses boiseries, son luxe.

La teneur documentaire, si elle est présente dans la série Musée Carnavalet, n’est que secondaire. Comme souvent chez la lauréate du prix Borduas (2006), son travail de nature davantage conceptuelle donne des images à interprétation ouverte, comme métaphores sociales. À l’instar d’une Raymonde April ou d’une Sorel Cohen, Grauerholz a rejeté dans les années 1980 la modernité dominante et ses images nettes, afin de favoriser une subjectivité plus spontanée et non perfectible.

Les cinq photos réunies par cette exposition intitulée simplement Angela Grauerholz parlent avec élégance du passage du temps en posant cette question : que deviennent les lieux de culture, les institutions de référence, le savoir et les connaissances lorsque l’usure et l’abandon prennent le dessus ?

Photo: Art45 «White Shelves» de la série «The Empty S(h)elf», Angela Grauerholz, 2018.

Sans leurs livres et documents, les étagères sont frêles et anonymes, un peu comme un musée sans ses trésors. Et un peu comme un individu (le self du titre), sans ce savoir accumulé et conservé, une bibliothèque perd son âme. Les deux corpus sont des études sur l’éducation à la culture et, de manière plus large, sur « la construction de soi », selon les termes utilisés pas l’artiste.

Au-delà de ce portrait de société, le vide chez Grauerholz permet d’aller à l’essentiel et d’évoquer divers objets (les livres et les oeuvres d’art, dans ces cas-ci) malgré leur absence. C’est une sorte de présence en négatif, qui fonctionne tant ce qui est photographié peut être reconnu par tous. La mémoire collective est mise à contribution, comme le soulignait déjà l’historienne de l’art Martha Hanna en 2010.

« Grauerholz vide l’image de toute présence humaine, pour ne conserver que le référent (c’est-à-dire l’objet auquel renvoie le titre), laissant ainsi place à la mémoire collective », écrit-elle dans le catalogue de The Inexhaustible Image… épuiser l’image, la rétrospective la plus importante de l’artiste.

Si Art45 ne présente que cinq photos, c’est qu’il s’agit seulement d’un avant-goût des expositions plus substantielles à venir de l’artiste. The Empty S(h)elf fera partie d’une installation sur l’archivage que Grauerholz présentera à l’automne à Artexte, centre d’artistes voué à la documentation dont elle est une des fondatrices.

Musée Carnavalet sera présentée plus tard dans l’établissement d’où l’artiste a tiré les images. Le Musée Carnavalet, lieu patrimonial voué à l’histoire de Paris, était tout destiné à être observé par une photographe fascinée par les lieux chargés d’histoire. Sa pratique féministe en rend plus que naturelle cette association : le Carnavalet prend racine dans deux anciens hôtels particuliers, dont un a été tenu au XVIIe siècle par la marquise de Sévigné, une femme de pouvoir et de lettres.

Angela Grauerholz

Art45 (372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 221), jusqu’au 21 avril