Le petit salon des refusés

Oeuvre de Danielle Lamontagne
Photo: Danielle Lamontagne Oeuvre de Danielle Lamontagne

L’urgence de créer, l’urgence de s’impliquer, l’urgence de… visiter. L’exposition Incidence porte en elle la nécessité d’agir vite, là, maintenant. Politisée jusqu’à l’os, elle mêle poésie, pragmatisme et militantisme, jusqu’à faire de la cause de l’art, la cause de la planète (ou l’inverse).

Du dessin, du multimédia, des photographies, des sculptures, de la peinture, il y a de tout dans la petite salle du 4e étage de l’édifice Belgo — un espace que louent souvent des artistes sans galerie, comme dans ce cas. Il y a de tout, donc, y compris une invitation à s’engager, à signer — et à commenter sur le Web — la Charte de la Terre, déclaration universelle pour un avenir durable.

C’est un collectif d’artistes fondé il n’y a même pas un an, Art Session Mtl, qui est derrière cette Incidence, une expo inusitée à plusieurs égards. Ce ne sont pas des oeuvres réalisées à plusieurs mains qui sont présentées, mais des corpus propres à chacun des membres du groupe.

Photo: Danielle Lamontagne Peintures giclées de Baudoin Wart

Si Art Session Mtl est né, c’est que les quatre artistes qui le forment voulaient se donner les moyens de se faire entendre — ou connaître. L’union fait la force , car individuellement, ils étaient voués à une sorte d’anonymat.

Dans tout système, y compris celui de l’art québécois, qui compte des galeries privées, des centres d’artistes et des lieux de diffusion parallèles (comme les maisons de la culture), il y a toujours des exclus. Au XIXe siècle, le Salon des refusés a fait école et les off festivals de notre époque en sont sans doute de lointaines suites. Et en marge des marges, il y a ceux qui n’ont ni bourses, ni galeristes, ni chapelle universitaire, ni rien.

Le leader d’Art Session Mtl, Peter Gnass, a pourtant déjà été parmi ceux qu’on qualifierait de choyés. Il semble aujourd’hui avoir été oublié, à l’instar de sa sculpture Fontaine (1984) du square Viger, qui ne bénéficiera jamais de l’attention médiatique portée à l’oeuvre de Charles Daudelin. La fin en 2013 des activités de la galerie [sas] a peut-être condamné Gnass encore plus à la marginalité. Elle l’a aussi mis devant la réalité d’un bon nombre de ses pairs, qui se retrouvent, comme lui, sans galeristes qui les défendent.

Photo: Danielle Lamontagne Oeuvre de Michel T. Desroches

Peter Gnass a eu son heure de gloire. Mais qui connaît Michel T. Desroches, Danielle Lamontagne et Baudoin Wart, les autres membres du collectif et exposants d’Incidence ? Le premier dessine des portraits de type caricatural, la seconde crée des images à partir de mots, de peinture et d’effets de lumière, le troisième fusionne dans ses tableaux art de la performance et peinture.

L’urgence d’exposer pour ces quatre artistes est presque vitale, presque une question de vie ou de mort. Cette urgence se ressent dans leurs oeuvres, entre le tracé instinctif de Desroches, les cris du coeur de Lamontagne ou la peinture giclée de Wart.

Ils se sont donné une raison, un thème politique, pour se faire entendre. Incidence parle des conséquences de nos gestes. Malgré la teneur alarmiste de l’expo, les artistes se veulent optimistes, ne serait-ce que par l’idée que des changements concrets puissent naître de signatures massives de la Charte de la Terre.

Photo: Danielle Lamontagne Oeuvres de Peter Gnass

En salle d’expo, ça s’exprime cependant davantage par la dénonciation. Avec son Trump main sur le cellulaire, Michel T. Desroches dénonce le culte de l’image. Danielle Lamontagne s’attaque au racisme, Peter Gnass, à la mauvaise distribution de la richesse, et Baudoin Wart, au gaspillage alimentaire.

Il y a aussi urgence de visiter l’expo : elle se termine dimanche, cinq jours à peine après son lancement. La brièveté d’Incidence la marginalise, oui, bien qu’elle la rende encore plus unique. Art Session Mtl reviendra cependant à trois autres moments de l’année, au même endroit et avec la même charte comme source d’inspiration.

La prochaine exposition, Trace, est attendue en mai, puis suivront deux autres à l’automne. Les artistes souhaitent à la fin de ce parcours lancer une publication qui réunira les commentaires des gens portant sur la Charte de la Terre. Sachez-le : votre engagement deviendra alors public.

Incidence

Du collectif Art Session Mtl, galerie Popop (372, rue Sainte-Catherine Ouest, 4e étage), jusqu’au 18 mars.