Protéger la diversité culturelle

Annick Poitras Collaboration spéciale
Au Canada comme sur la scène internationale, la fréquentation des musées est en constante progression.
Photo: iStock Au Canada comme sur la scène internationale, la fréquentation des musées est en constante progression.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis longtemps gardiens du patrimoine matériel et immatériel de l’humanité, les musées ne sont pas pour autant des établissements immuables, figés dans le temps. Au contraire, ici comme ailleurs, les musées sont au coeur de grandes mutations économiques et culturelles.

Affirmant que la préservation du patrimoine culturel est vitale pour le dialogue interculturel, la cohésion sociale et le développement durable, l’UNESCO a récemment dépoussiéré le seul instrument normatif international destiné aux musées, qui datait de 1960 !

Avec sa « Recommandation concernant la protection et la promotion des musées et des collections », adoptée en 2015 par les 195 États membres de l’UNESCO, dont le Canada, l’organisme invite les pays à mettre en oeuvre des politiques internes afin que les musées puissent sauvegarder le patrimoine sous toutes ses formes, stimuler la créativité et être une force transformatrice dans les domaines culturel, social et économique.

Bien qu’elle n’ait pas de force contraignante pour les États, cette recommandation est de grande importance, car elle confirme le rôle social des musées et leurs responsabilités en matière de protection de la diversité culturelle, un enjeu majeur au XXIe siècle, affirme Yves Bergeron, professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche Musées, gouvernance et droit culturel.

« On dit toujours que les musées conservent le patrimoine collectif, mais, malheureusement, la mémoire est sélective, affirme-t-il. Quand on regarde de près les collections des musées montréalais, on constate qu’elles reflètent l’histoire des francophones, des anglophones et à la limite celle des autochtones. Mais très peu s’intéressent aux communautés culturelles. »

Mais cela commence à bouger dans le bon sens. « Depuis dix ans, les musées québécois sont sensibilisés à cette problématique et on commence à voir des initiatives intéressantes. »

Rattrapés par la mondialisation et la compétition internationale, les musées doivent être plus que jamais conscients de la diversité ambiante, menacée par l’harmonisation des collections et des expositions. En effet, selon l’UNESCO, « la mondialisation a permis une plus grande mobilité des collections, des professionnels, des visiteurs et des idées, ce qui a des répercussions tant positives que négatives sur les musées et se traduit par une accessibilité et une homogénéisation accrues. Les États membres devraient promouvoir la sauvegarde de la diversité et de l’identité qui caractérisent les musées et les collections ».

Entre mission et financement

Le défi de mieux refléter la diversité culturelle s’inscrit dans un défi encore plus grand et complexe, celui de s’adapter aux réalités muséales du XXIe siècle. « Le monde des musées n’est plus ce qu’il était il y a 30 ans, témoigne le professeur. Depuis les années 1990, les musées collaborent de plus en plus et on voit l’émergence accrue de grandes expositions internationales. On assiste aussi, partout dans le monde, au développement effréné des expositions temporaires. C’est une façon pour les musées de renouveler leurs offres et de générer des revenus. »

Dans sa Recommandation, l’UNESCO reconnaît que de nombreux musées ont, par choix ou par nécessité, augmenté leurs activités génératrices de revenus afin d’accroître leur autonomie. L’organisme souligne cependant que les États ne devraient pas prioriser la génération de revenus au détriment des fonctions culturelles des musées.

« Le gouvernement québécois a une politique favorisant la génération de revenus autonomes », note Yves Bergeron. Ces derniers représentent environ 30 % des revenus des grands musées, révélait le rapport du groupe de travail sur l’avenir du réseau muséal québécois publié en 2013.

Pour les musées, chercher à générer des revenus est une décision à double tranchant. De l’avis du professeur, les musées doivent trouver un bon équilibre entre les grandes expositions permanentes, qui sont une monnaie d’échange sur l’échiquier international, et les expositions temporaires, qui exigent beaucoup de ressources et qui peuvent générer d’importantes empreintes carbone. « De plus, le phénomène des expositions temporaires tend à creuser l’écart entre les petits et les grands musées, car tous n’ont pas les moyens financiers nécessaires pour en produire », ajoute Yves Bergeron.

Cap sur une meilleure gestion

Au Canada comme sur la scène internationale, la fréquentation des musées est en constante progression. Cependant, les divers ordres de gouvernement réduisent leur soutien financier aux musées tout en exigeant qu’ils assument de nouvelles responsabilités, contribuant ainsi à remettre en question leur survie ainsi que la pérennité des collections publiques.

C’est pourquoi la Chaire de recherche Musées, gouvernance et droit culturel de l’UQAM adopte une approche écosystémique du monde muséal en l’analysant à travers le prisme de trois disciplines complémentaires à sa gouvernance : la muséologie, la gestion et le droit. « Nous croyons que c’est fondamental de marier ces approches, explique Yves Bergeron. D’abord, peu de spécialistes de la muséologie sont aussi formés en gestion. Or, les pressions économiques sont fortes sur les musées et ceux-ci doivent tenir et tenir les comptes. Ensuite, les aspects légaux sont partout dans le quotidien des musées : négociations de contrats, lois régissant l’importation et l’exportation de biens culturels, droit à l’image, etc. »

Le programme de maîtrise en muséologie de l’UQAM, qui a été élaboré il y a une trentaine d’années, sera revu à la lumière des travaux et constats de la Chaire.