Le photographe Martin Parr, entre tragédie et ironie

Martin Parr n’aime pas parler de ses photographies, il préfère laisser cela aux autres. Ici, «Life is a beach», GB, England, Kent, Broadstairs 1986.
Photo: © Martin Parr / Magnum Photos Martin Parr n’aime pas parler de ses photographies, il préfère laisser cela aux autres. Ici, «Life is a beach», GB, England, Kent, Broadstairs 1986.

Devant les photos du Britannique Martin Parr, 65 ans, on ne sait jamais très bien ce qui pointe vers nous et vrille notre oeil jusqu’à se visser profondément dans notre cerveau. Peut-être est-ce d’abord cette ironie grinçante, toute britannique dirait-on. « Je me sens très britannique, en tout cas », dit Martin Parr en entrevue. « Je crois qu’il existe quelque chose comme l’ironie britannique. »

En regardant de près les oeuvres de ce photographe membre de l’Agence Magnum, on éprouve aussi le sentiment que, derrière leur ironie grinçante et presque sardonique, se révèle un sens unique de la tragédie humaine. « Je suis flatté à l’idée qu’on puisse considérer que l’ironie et la tragédie cohabitent dans mon travail. Vous savez, le monde n’est ni mauvais ni bon. Les deux choses coexistent. Voilà bien ce qu’est le monde. Et voici ce que j’essaie de montrer, au fond. »

Mais de ses photographies, Parr ne souhaite guère parler. « Ce n’est pas mon travail de parler de mes photographies. Je les fais, mais je n’en parle pas. C’est aux autres d’en parler. Moi, ce que j’ai à dire, c’est ainsi que je l’exprime, en photo, et non par des mots. »

Ce diable d’homme parle néanmoins. Et il parle du ton détaché de celui qui en a vu d’autres. Il continue ainsi, bon an mal an, et très calmement, de traduire ce qu’il se refuse à nommer, c’est-à-dire l’absurdité de notre monde contemporain. Ce monde, il le retourne comme un gant, histoire d’en montrer toutes les coutures. Et Parr pousse le regard très loin.

La publicité détournée

Le sens de la composition de Parr est légendaire. Son oeil s’allie à une mise en forme consciemment empruntée au genre publicitaire : les couleurs sont vives, éclatantes, saturées. L’usage du flash, même en plein soleil, y est pour quelque chose.

Ses images pourraient être agressantes, si elles ne se moquaient pas en quelque sorte des canons qui les engendrent, dans une critique radicale de la consommation des beautés du monde. Car la photographie de Parr est bien une arme retournée contre un genre qu’elle utilise à dessein. « J’adore la caricature », souligne-t-il. Du bon usage de la caricature en photographie, Parr pourrait sans doute parler longtemps. Mais il insiste : « C’est le travail des critiques de parler. Pas le mien. »

Reste que ses photographies ressemblent souvent à des plaisanteries visuelles qui soulignent à grands traits l’absurdité de certains comportements humains. Dans ce jeu qui pourrait être cruel, il est un maître de la douceur et du coup retenu.

Explorer l’ennui

Dans l’oeuvre du photographe, le kitch, le soleil et l’ennui vont souvent de pair, avançant main dans la main. « J’ai beaucoup consacré de temps au concept d’ennui, notamment en photographiant les gens de l’aristocratie britannique. C’est très présent dans plusieurs portions de mon travail. » Est-ce qu’on s’ennuie plus qu’ailleurs dans les pays des riches ? « C’est à vous d’en juger ! »

Du 3 au 25 mars, le festival Art souterrain présente, à l’édifice Jacques-Parizeau, place Jean-Philippe à Montréal, quatorze photos de Parr, toutes tirées de sa série intitulée Life Is a Beach.

Depuis trente ans, Parr n’a eu de cesse de parcourir les plages en y traquant, sous l’éclairage brutal de l’astre solaire, le côté sombre de notre monde. Ces photos sont exposées à Montréal pour la toute première fois.

Voici un dos brûlé par les rayons du soleil étendu devant une des chenilles d’une immense grue de construction. Que peut bien raconter ce vieil homme installé torse nu devant une jeune femme tandis que, derrière eux, de jeunes mariés se font photographier ? Quel plaisir goûtent ces Japonais qui se rendent à une plage artificielle ?

Mais Parr ne viendra pas à Montréal à l’occasion de cette exposition. Notre discussion, nous la tenons par téléphone. « Je suis déjà venu à Montréal », précise-t-il. Il apprécie d’ailleurs beaucoup le travail du photographe montréalais Michel Campeau. « Je l’aime beaucoup. Je le vois à Paris Photo et à Arles », deux moments forts de la scène photographique internationale. « Michel Campeau, c’est un vrai original. »

Insolite

Grand amateur d’insolite, Parr est un collectionneur compulsif d’objets très divers. Il accumule les cartes postales, à condition que celles-ci présentent des images d’un suprême ennui. « Je collectionne aussi les livres, les appareils photo, les objets reliés à Martin Luther King et beaucoup d’autres choses. » Pourquoi Martin Luther King ? « Pourquoi pas ? C’est une personne très importante. Et il s’avère que beaucoup de choses ont été produites autour de sa personne. »

La photographie est pour lui quelque chose qui s’approche de la collection. « C’est une façon, pour moi, de colliger des images que j’affectionne. »

Est-ce qu’il affectionne quelque chose en particulier en Amérique du Nord ? « Je ne veux pas déplaire aux Canadiens, mais pour moi, les villes canadiennes sont très américaines. Vancouver, pour moi, est au sommet de mes attentes pour une ville canadienne. Mais, vous savez, les villes modernes sont toutes très intéressantes. »

Martin Parr vient de rentrer chez lui en Angleterre après un séjour en Inde. « En Inde, tout est intéressant pour la photographie parce que c’est le chaos permanent. Le chaos est toujours bon pour la photo. »

Comment envisage-t-il son travail de photographe aujourd’hui ? « Je suis très terre à terre, dit Martin Parr. Je suis un athée fervent. Je m’occupe d’une fondation. Je photographie. Je travaille au quotidien. Tenez, je viens ce matin de terminer une première sélection de 670 photos de mon travail en Inde. On va les imprimer. Et demain, la sélection sera réduite à 100 images. » Et il réduira encore et encore, jusqu’à en arriver à la substance qu’il cherche à travers son art. « C’est beaucoup de travail. Mais on tire du travail ce qu’on y met. »

Parr aime cette idée du mouvement et de l’action pour se définir. « Je suis un photographe au travail. Je suis occupé par toutes sortes de choses. Des réunions, des tirages, toutes sortes de choses ! Je suis un photographe qui travaille. » Travaille-t-il toujours avec ce vieil appareil argentique Plaubel qui fut longtemps l’outil à la base de sa signature visuelle ? « Non, c’est un excellent appareil, mais je l’ai abandonné. Tout est en numérique maintenant. Et ça n’a pas tellement d’importance. C’est le sujet qui compte. »