Le chantier de la culture

L’installation «Échafaudages», de Chloé Desjardins, est à la fois œuvre et support, spectaculaire et anodine.
Photo: Guy L’Heureux L’installation «Échafaudages», de Chloé Desjardins, est à la fois œuvre et support, spectaculaire et anodine.

S’il va de soi qu’un artiste a besoin de l’appui du réseau des salles d’exposition pour diffuser sa pratique, qu’en est-il du contraire ? Une galerie a-t-elle besoin du soutien des artistes pour exister ? Ça semble évident, et pourtant…

De manière presque radicale, mais tout en économie, comme à son habitude, la sculpteure Chloé Desjardins joue sur l’ambivalence de la situation. Son installation Échafaudages est à la fois oeuvre et support, spectaculaire et anodine. Elle est l’objet des regards, et d’un éclairage minutieusement orchestré, mais elle est aussi là pour desservir la salle Alfred-Pellan, à la Maison des arts de Laval.

La série de colonnes qui forment l’oeuvre s’élèvent jusqu’au plafond, et plus précisément jusqu’à un ensemble de tuyaux. Collé à l’armature métallique, l’échafaudage de Chloé Desjardins semble vraiment tenir du support. Du socle. La métaphore est forte.

La manière est radicale, disions-nous. Si la salle d’exposition est aussi mise en lumière (mais dans la pénombre), c’est qu’elle a été laissée nue, pratiquement. Aucune division murale, aucun dispositif, rien n’encombre le regard de celui qui franchit la porte d’entrée. Excepté les ambiguës colonnades.

Photo: Guy L’Heureux

Encore en début de carrière — sa première exposition individuelle remonte à 2012 —, l’artiste se démarque par la façon dont elle explore la sculpture et en particulier la technique du moulage. Elle explore le concept du multiple, ou de la copie, aborde l’histoire de l’art de front et fait de la question de la présentation, et de la représentation, un sujet central de ses expositions. Son choix presque uniforme pour la couleur blanche donne à ses ensembles à la fois élégance (comme le marbre) et neutralité.

Avec Échafaudages, Chloé Desjardins semble faire un pas de plus dans cette voie qui lui fait conjuguer archéologie, beaux-arts et minimalisme. Les objets sous vitrine ou sur socle qu’elle pouvait exposer jadis ont disparu, et ne subsistent, croit-on au premier coup d’oeil, que des éléments moins riches en détail et moins séduisants.

Lors de sa première exposition — Quelque chose, à la galerie B-312 —, elle avait déjà présenté une colonne qui avait l’air de tout, sauf d’être fausse. Voilà maintenant qu’elle en présente vingt-quatre, alignées afin de circonscrire un espace au centre de la salle.

En réduisant brutalement la présence d’objets, la sculpteure montréalaise met l’accent sur ce qui entoure la création, dans ce cas-ci le lieu d’exposition, le réseau de diffusion, le système de financement…

Auteure d’un essai dans une publication à paraître avant la fin de l’exposition, Katrie Chagnon l’exprime bien : « Cette logique se traduit par l’évocation sans cesse répétée d’un manque central, celui de l’oeuvre d’art “traditionnelle” ou “idéale”, laquelle se trouve substituée par différents éléments considérés comme “accessoires”, mais sans lesquels celle-ci n’existerait pas. »

Dans le mot « échafaudage », il y a l’idée d’un assemblage fragile, parce que temporaire. Il y a de ça dans l’oeuvre de Chloé Desjardins, dont le concept parle de la fragilité de la création, y compris les conditions qui la sous-tendent. Et s’il est temporaire, cet assemblage, c’est parce que des gens travaillent, suppose-t-on, à consolider la maison, à la rendre pérenne.

La scénographie, part toujours importante chez Desjardins, a mis dans l’ombre, et dans un coin, les à-côtés explicatifs au projet exposé : le texte de présentation, affiché sur un mur, quelques fragments de pièces pour l’accompagner.

Ceux-ci, une colonne plus stylisée sur son socle et une autre au sol, brisée, peuvent être lus comme des modèles du processus de création. La mise en scène et ses relents dramatiques un peu excessifs en font par contre aussi des exemples d’une possible destruction, des cas de ruines similaires à celles de l’Antiquité.

Artiste du mimétisme et de la sobriété, Chloé Desjardins a également un penchant pour la narration. Peu littérales néanmoins, ses expositions demeurent de grands espaces ouverts (d’interprétation). Échafaudages en est un des plus audacieux. L’aire dans laquelle on est invité à déambuler a les frontières poreuses et c’est bien ainsi.

Échafaudages

De Chloé Desjardins, à la Maison des arts de Laval (1395, boulevard de la Concorde Ouest), jusqu’au 22 avril.