Art et politique au régime de Poutine

Chto Delat, Museum Songspiel, Image fixe, 2011
Photo: Centre Vox Chto Delat, Museum Songspiel, Image fixe, 2011

À moins d’un mois du scrutin de l’élection présidentielle en Russie, le président sortant Vladimir Poutine part de loin favori. Dans le cas d’une victoire, sa longévité au pouvoir arriverait en deuxième après celle de Staline. Voilà qui en dit long sur la nature du régime de Poutine, plus autoritaire que démocratique, à l’encontre duquel les manifestations de résistance restent trop méconnues. Au centre Vox, l’exposition Chto Delat ? Pratiques performatives de notre temps fournit un exemple éloquent d’une résistance émanant du champ des arts visuels.

Chto Delat est un collectif formé d’artistes, de critiques, d’auteurs et de philosophes qui a vu le jour à Saint-Pétersbourg en 2003. Présent dans le circuit international des arts visuels, dans les musées reconnus et dans les biennales d’envergure, le groupe y conjugue des actions militantes et éducatives par le biais d’un journal et d’une école, la School of Engaged Art.

Leur nom, Chto Delat (« Quoi faire ? »), s’attache à l’horizon d’un programme social, une question déjà posée auparavant par l’écrivain Nikolaï Chernyshevsky et reprise par Lénine. Tout comme les avant-gardes russes, l’ADN du collectif est fait d’engagement politique. Visant l’émancipation sociale, leurs travaux n’en font pas la glorification utopiste. Ils cherchent plutôt à en scruter les discours, qu’ils confrontent aux autres voix liées à des idéologies et croyances variées.

Dispositifs brechtiens

Photo: KOW Berlin Chto Delat?, «Perestroika Songspiel. Victory over the Coup», image fixe, 2008, vidéo, 26 min 23 s (en russe, sous-titré en français et en anglais). Avec l’aimable permission de KOW Berlin.

Ces voix se trouvent pêle-mêle évoquées dans les oeuvres rassemblées par la commissaire Véronique Leblanc. La première salle nous plonge dans l’espace public d’une place à Saint-Pétersbourg où le collectif a réalisé une performance, se jouant de l’interdiction de rassemblement et de manifestation. Tout autour, un assemblage hétéroclite d’images puisées sur le Web s’étale sur les murs.

Les productions visuelles imbriquent deux oeuvres faisant voir et entendre des voix discordantes. Ces voix coexistent, mais plusieurs indices laissent entendre que certaines sont brimées plus que d’autres. Ainsi, les images ne sont pas identifiées, les témoins sont déguisés ou les paroles ne sont pas synchronisées. La présence des corps dans le temps et dans l’espace s’intensifie alors, offrant une manière oblique de critiquer le pouvoir.

Pour la commissaire, les oeuvres du collectif « présentent le corps comme vecteur de communication et lieu de résistance ». Cet aspect ressort particulièrement dans l’autre salle avec The Excluded. In a moment of Danger (2014), une installation à plusieurs canaux avec des écrans de différentes dimensions. Les images mettent en scène un groupe dont les membres prennent la mesure de leur place dans l’histoire. Par des chorégraphies absurdes de leurs corps, ils affichent leur position faisant ressortir l’idée de savoirs situés, ce que s’efforce également d’incarner l’installation avec l’expérience qui est faite des images morcelées n’offrant pas de point de vue idéal.

Chto Delat refuse d’offrir des représentations séduisantes et emprunte ouvertement aux méthodes de Bertolt Brecht, comme dans la série Songspiels. Deux de ces films jouent en alternance, reprenant chacun des stratégies et des codes devant alerter l’auditoire du caractère construit de la narration, par l’intervention d’un choeur ou du jeu sans émotion des acteurs.

Potentiel subversif

Photo: KOW Berlin Chto Delat?, «Palace Square 100 Years After. Four Seasons of Zombie», image fixe, 2017, film-conférence, 36 min 20 s (en russe, sous-titré en anglais). Avec l’aimable permission de KOW Berlin.

Le plus notable présente une dystopie qui a pour théâtre un musée aux Pays-Bas où des immigrants illégaux ont trouvé refuge. Rapidement qualifiés par les médias de terroristes, les réfugiés provoquent par leur présence une réflexion sur le rôle social des musées, de l’art et de l’artiste — montré en sauveur —, tandis qu’en arrière-plan les cimaises exposent des oeuvres des avant-gardes russes, avec leurs idéaux d’émancipation en sous-textes.

Le miroir tendu par la fiction porte à réfléchir sur l’endroit même où cette oeuvre est aujourd’hui appréciée et sur le pouvoir d’agir des sujets avec l’art. Comment concilier le besoin d’autonomie de l’art sans sacrifier son potentiel subversif, sans le réduire à sa dimension artistique ou le dissoudre dans le social ?

Chto Delat confronte ces enjeux dont la grande variable demeure le contexte de la pratique. L’exposition fournit malheureusement peu d’information à cet égard. Le collectif oeuvre chez lui plutôt dans l’ombre, sur des tribunes autogérées, admettant par la bande un danger potentiel de censure.

La richesse et la difficulté du travail de Chto Delat sont de répondre à la complexité de la situation politico-sociale de la Russie d’aujourd’hui, à l’heure notamment d’une commémoration jugée par plusieurs gênantes. Cent ans après la révolution bolchevique, le collectif invite en effet à réfléchir sur « la possibilité d’une situation révolutionnaire au présent » dans le film Palace Square 100 Years After.Four Seasons of Zombie (2017). Il fera l’objet d’une projection spéciale le 23 mars et, par le fait même, sera l’occasion d’une discussion nourrie par des spécialistes invités.

Aussi chez Vox

Erdem Taşdelen, «The Curtain Sweeps Down», 2017. Avec l’aimable permission de l’artiste.

Il y a des répressions insidieuses, comme celles vécues par l’écrivaine turque Nihal Yeğdont le désir de publier un roman fut réprimé, en 1950, par l’éditeur qui l’employait sous prétexte qu’elle était une femme. Elle prétendit avoir traduit un certain Vincent Ewing et son roman érotique Genç Kizlar remporta rapidement un fort succès. Cette histoire vraie est le prétexte captivant d’une installation, The Curtain Sweeps Down, présentée par Erdem Taşdelen. Textes, images d’archives et narration sonore font allusion au rôle politique joué par la traduction, à des échelles collective et personnelle, dans une Turquie en transformation, moderne et occidentalisée.

Chto Delat ? Pratiques performatives de notre temps

Vox centre de l’image, 2, rue Sainte-Catherine Est, local 401, jusqu’au 31 mars