L’époque d’un nouvel instant décisif

Anonyme, Club Photo, vers 1955. Collection de Michel Campeau.
Photo: Musée McCord Anonyme, Club Photo, vers 1955. Collection de Michel Campeau.

On pourrait croire qu’il y est beaucoup question de photographie et peu du photographe dans l’exposition Avant le numérique. Qu’il s’agit d’une expo de photographie sans photographe, sans auteur, tant le noyau du parcours proposé par le Musée McCord se compose d’images anonymes, d’amateurs.

C’est pourtant bien une expo de photographe, en l’occurrence celle du Montréalais Michel Campeau. Avant le numérique est l’aboutissement de plus de dix ans consacrés à l’héritage de la photographie analogique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’exposition repose sur notre présent numérique.

Il y a d’abord eu la série sur les chambres noires, réalisée avec un appareil numérique, qui a apporté à Campeau la reconnaissance internationale. Depuis, il s’est renouvelé d’un corpus à l’autre, jusqu’à finir par laisser tomber l’appareil photo. Sa prise d’images, son instant décisif, se passe désormais derrière l’ordinateur.


Photo: Collection de Michel Campeau Rudolph Edse, «Une autobiographie involontaire», vers 1953. Collection de Michel Campeau

Michel Campeau navigue à travers les marchés en ligne en quête de vieilles diapositives. Ces images, il se les approprie, les numérise, les organise et les réimprime par la suite. Il chérit en particulier les années 1950 et 1960, époque où la commercialisation de la photographie a permis la prolifération des photographes amateurs.

Montée par Hélène Samson, conservatrice au Musée McCord, Avant le numérique se divise en deux parties. La première, en introduction du cheminement de l’artiste devenu collectionneur, a l’apparence d’un cafouillis. On y retrouve pêle-mêle les manières empruntées par Michel Campeau, de son Autoportrait à la table lumineuse (1984) jusqu’à sa fétichisation d’artefacts, tel qu’une enveloppe pour photographies de 1960.

La seconde partie disperse en petites salles les différents corpus réalisés depuis 2005. Plus classique, l’expo y est aussi plus simple à suivre. La présentation alterne entre les images signées Campeau (dont la série des chambres noires) et ses regroupements tirés de ses achats en ligne.

L’acte photographique

Ce retour à l’ère prénumérique n’est pas uniquement de nature anthropologique. S’il n’est pas question chez l’artiste de dire « dans le temps, c’était mieux », sa quête est néanmoins teintée d’affect. Les corpus qu’il crée, et qui deviennent des synthèses de l’acte photographique, sont des récits personnels, voire autobiographiques.

C’est particulièrement le cas d’un des plus récents projets, basé sur l’appropriation des archives d’un scientifique et photographe amateur, Rudolph Edse. Les onze photos exposées nous plongent dans l’intimité d’une famille somme toute assez banale, mais dont la photographie demeure un motif récurrent par la présence d’objets, d’images et même de la figure de cet artiste en herbe.

Campeau a vu dans Edse son alter ego. Il ne prétend ni là ni ailleurs être l’auteur de ces albums. Seulement, il redonne aux images d’antan une importance capitale dans l’histoire de la photographie et dans sa propre vie. Peu importe leur qualité, elles ont contribué à façonner l’image d’une société idéale. Ce sont des récits que les gens se sont construits et que lui, Michel Campeau, réactive.

Photo: Collection de Michel Campeau Anonyme, Easter Greetings, vers 1955. Collection de Michel Campeau

L’expo Avant le numérique survole cette décennie où Campeau a opéré un important tournant dans sa pratique. Certains se demanderont où est passé le photographe, celui qui a commencé dans le documentaire social pour ensuite pratiquer l’autofiction. La réponse est simple : il est toujours là et marie encore ses thèmes de prédilection, l’approche intimiste et l’autofiction.

Ajoutons que les archives, familiales ou sociales, Michel Campeau s’en sert depuis longtemps. À la fin des années 1990, il avait abandonné la prise d’images le temps d’un projet basé sur des appareils jetables qu’il prêtait à des amis — et pas que des photographes.

En d’autres mots, le Campeau d’Avant le numérique est en continuité de celui qui travaillait en argentique. Son corpus sur Rudolph Edse est le plus important du fait qu’il a aussi pris la forme d’une publication codirigée par le Musée McCord et l’éditeur parisien Loco.

Parmi les autres séries, signalons celle autour de cartes postales, dont un agrandissement démesuré révèle la présence de photographes en action. Un autre ensemble a été construit en écho à l’album fétiche de cette époque, The Americans de Robert Frank. Campeau s’est mis à se fantasmer en Frank et a trié, parmi de vieilles photos amateurs, des scènes similaires à celle du photographe émérite.

Avant le numérique est vraiment une exposition de photographe.

Avant le numérique

De Michel Campeau. Au Musée McCord jusqu’au 6 mai.