Les artistes autochtones sont confrontés à de multiples obstacles

Vue de l’exposition de Nadia Myre, «Tout ce qui reste — Scattered Remains», présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 27 mai
Photo: Denis Farley Vue de l’exposition de Nadia Myre, «Tout ce qui reste — Scattered Remains», présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 27 mai

Sous-représentation dans les lieux de diffusion, précarité financière, compétences non reconnues, les artistes en arts visuels autochtones et ceux issus de la diversité font face à de multiples embûches.

Selon une étude commandée par le Conseil des arts de Montréal (CAM) consultée par Le Devoir, à peine 13 % des artistes qui voient leurs oeuvres exposées sont autochtones ou issus de la diversité. Or, la tranche de population dont ils font partie forme désormais le tiers des Montréalais.

Qui plus est, le revenu annuel moyen des artistes issus de la diversité est de 28 % inférieur à celui des autres artistes en arts visuels.

« L’enquête montre aussi que le revenu des artistes autochtones a connu une croissance exceptionnelle en l’espace de 5 ans, passant de -17 % en 2007 à +22 % en 2012 par rapport au revenu des artistes canadiens », indique l’analyse. Leur revenu médian a cependant chuté, contrairement à celui des artistes caucasiens, indiquant à quel point leurs carrières sont inégales.

« C’est vrai qu’en art, il y a toujours eu beaucoup d’appelés et peu d’élus dans un milieu où tous jouent avec les mêmes règles. Or, le problème aujourd’hui avec les artistes autochtones et de la diversité, c’est que, précisément, ils ne jouent pas avec les mêmes règles. Ils partent de plus loin », explique Jean-Philippe Uzel, professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM.

« Parfois, on a l’impression qu’ils n’arrivent même pas à rentrer dans le jeu. Et c’est ça, la problématique », poursuit-il.

L’étude Pratiques professionnelles en arts visuels issues de l’autochtonie et de la diversité à Montréal, dirigée par M. Uzel, peint le portrait de la situation actuelle. « Au CAM, pour chacune des disciplines sur lesquelles on s’interroge, on commence par faire une étude. Là, on le fait en arts visuels », explique la directrice générale du CAM, Nathalie Maillé. « Parce qu’il faut d’abord faire un état des lieux. On pose des questions. On veut voir s’il y a des obstacles et si oui, quels sont-ils ? » Cette première analyse d’une problématique relativement nouvelle au Québec permet de conclure, sans l’ombre d’un doute, qu’en arts visuels, des embûches particulières se dressent devant les artistes issus de la diversité et de l’autochtonie. Si les enjeux de ces deux groupes ne sont pas tout à fait les mêmes, les obstacles se ressemblent.

Et ils ont des conséquences directes. Ainsi, ces artistes « éprouvent de la difficulté à faire reconnaître le parcours » effectué dans leur pays d’origine ; à faire reconnaître « la spécificité de leur démarche souvent à mi-chemin entre arts visuels et les métiers d’art, l’art contemporain et la culture traditionnelle », comme le nomme l’étude. Cette difficulté rend improbable l’accès aux bourses et aux concours d’art.

La tradition d’avant-garde du contemporain

Deux des grands obstacles sont les critères, très valorisés dans le milieu de l’art, de « l’excellence » et du « contemporain ». « Aujourd’hui, on peut entendre beaucoup de personnes très compétentes dire que l’origine culturelle des artistes ne les intéresse pas, seulement la qualité de leurs propositions artistiques », poursuit M. Uzel. « C’est une énormité, car la sociologie de l’art montre depuis 50 ans que cette excellence est toujours conditionnée, et la plupart du temps, on ignore ces conditionnements. On espère, avec l’étude, créer une prise de conscience chez les médiateurs, commissaires et critiques. »

Le spécialiste des arts visuels rappelle également à quel point le contemporain est de tradition avant-gardiste, « où l’on fait toujours table rase du passé. L’art moderne et contemporain se sont construits sur cette idée qu’on est dans le renouveau constant. » L’esthétique contemporaine se heurte aux références, à l’héritage culturel, aux dimensions cosmologiques et sacrées qu’on peut trouver en arts autochtones, qui font cohabiter passé et présent. « Bref, on manque d’outils pour juger ces propositions esthétiques qui nous disent qu’il n’y a pas de contradiction entre les mythes millénaires et la création contemporaine en vidéo et en arts numériques — je pense entre autres au travail de Skawennati, qu’on peut voir en ce moment à Montréal. »

La question des médiums et même des médias se pose aussi, puisque les artistes de la diversité transcendent le clivage entre arts visuels et métiers d’art. Le tissage, le perlage, la fabrication d’outil, la cérémonie spirituelle, la chasse même peuvent faire partie de leur vision de l’art. Alors que la Loi sur le statut de l’artiste s’évertue déjà à distinguer les artistes en arts visuels de ceux des métiers d’art.

Pratiquement

 

L’étude propose, parmi ses quinze recommandations, de penser à dépasser cette scission. Mais également de permettre aux artistes de proposer des dossiers par vidéo, qui peuvent mieux rendre compte de l’oralité d’un projet et transcender s’il y a lieu les difficultés à l’écrit ; de favoriser les programmes de mentorat et d’accompagnement ; d’imposer des quotas de représentation d’artistes de la diversité et autochtones ; de créer un prix pour les artistes autochtones et un pour ceux de la diversité ; de continuer à penser la notion de pairs. Entre autres.

Pour M. Uzel, il ne fait aucun doute que les politiques facilitatrices sont efficaces. Et nécessaires. Il donne en exemple celles de la Colombie-Britannique et de l’Ontario. « On a vingt ans de retard par rapport à eux, on commence à s’intéresser à la question. Alors qu’on peut voir aujourd’hui des artistes autochtones au talent indiscutable venus de l’Ouest et de l’Ontario, dans les plus importants lieux internationaux. »

« On va tenter de développer les stratégies nécessaires pour mettre des recommandations en application », a avancé, du CAM, Mme Maillé. « C’est sûr qu’on va poser des gestes. Nos relations avec l’autochtonie sont notre grande priorité, et avec la confirmation de l’investissement de 2,5 millions de la Ville, qui s’est fait jeudi, c’est sûr, sûr qu’on va bouger. »

Le CAM tiendra d’ailleurs une journée de réflexion le 30 janvier, à partir de 13 h, en français et en anglais, afin de réfléchir, avec les chercheurs, les organismes et les praticiens, à partir de l’étude, à des solutions concrètes d’inclusion pour les milieux des arts visuels montréalais.

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