Invisibles corruptions

Teja Gavankar, «Split Corner», 2017 (techniques mixtes in situ, dimensions variables)
Photo: Paul Litherland Teja Gavankar, «Split Corner», 2017 (techniques mixtes in situ, dimensions variables)

La surface de travail de Teja Gavankar semble sans limites. Une rue, un parc, un édifice, la vastitude est son champ. Un espace mental, comme ça se manifestait dans le projet en plein air qu’elle a mené à Laval, baptisé Mind Spaces.

Retrouver Teja Gavankar dans une galerie, pour sa première exposition du genre au Canada, mène à une série de surprises. De belles surprises qui nous font dire qu’il faudrait que l’artiste de Bombay, mégapole de l’Inde, adopte notre ville.

Le Québec, lui, l’a déjà un peu adoptée, Teja Gavankar. En 2014, elle bénéficiait d’une résidence à la Fonderie Darling. En 2015, c’est le centre Verticale, de Laval, qui l’accueillait.

Elle en avait profité pour concevoir une plateforme, en accumulant des morceaux en bois de forme cubique. Clin d’oeil au logo de la Ville de Laval, l’oeuvre a été réalisée l’année où la Ville de Québec, elle, détruisait la sculpture cubique de Jean-Pierre Raynaud.

Présentée au centre Optica, dans le Mile-End montréalais, l’expo Other’s Spaces parle de l’occupation de territoires. Que ceux-ci tiennent sur une feuille de papier n’empêche pas à la touche Gavankar d’être déconcertante.

Photo: Paul Litherland «Other’s Spaces» (1 à 5), Teja Gavankar, 2016

La surprise est de taille, disons. Si la manière peut prendre du volume (la série d’assemblages sculpturaux From There to Here for Other, 2016-2017), elle peut aussi se faire discrète. Même quand l’oeuvre est à grande échelle, telle que l’intervention murale Split Corner (2017), une excroissance presque naturelle et donc imperceptible de la salle d’Optica.

La simplicité est désarmante chez Teja Gavankar. C’est l’apparence du presque rien qui fait sa force. Les grilles Memory Drawing (2015) sont dessinées à la mine et au tracé si légèrement appuyé que leurs anomalies sont invisibles au premier regard.

Il y a du Agnes Martin chez Teja Gavankar, un minimalisme des plus épurés comme dans les années 1960. Pourtant, Other’s Spaces ne fait ni dans la redite ni dans la citation du type « hommage à ».

Si tout est affaire d’observation dans le travail exposé par l’artiste indienne — l’espace mental, qu’elle matérialise de différentes manières —, il est aussi question de corruption. Corrompre les normes, avec humour.

Donner de la souplesse à la rigidité. Briser la perfection d’un cube. Marier les incongruités, la masse d’une brique à la finesse d’une lame d’acier, par exemple. Tel est le programme qui se manifeste par le biais de plans rabattus, de séquences graphiques interrompues, de fausses illusions de perspective.

Quelque part entre la sculpture in situ d’un Alexandre David et le travail bidimensionnel d’un Stéphane La Rue, l’art de Teja Gavankar appelle à sortir de la logique cartésienne du monde.

Les dessins de Memory Drawing et encore davantage ceux qui donnent le titre à l’expo — Other’s spaces (2016) — en sont la plus limpide expression. Au coeur de la feuille millimétrique surgissent des formes organiques. Soigneusement dessinées, ces interruptions de la ligne droite semblent salutaires et nécessaires.

Une subtile infiltration vaut mieux que la brutale révolte. Et chacun de ces petits bouleversements, Teja Gavankar les planifie en adéquation avec la spécificité de l’objet visé. Ceux qui voudront signer le traditionnel cahier de souhaits auront droit à une ultime surprise.

La photographie sans papier

Photo: Paul Litherland Vue sur l'exposition «Une enveloppe sans contours» de Caroline Mauxion.

Dans l’autre salle d’exposition, Optica présente le travail attendu de Caroline Mauxion. Attendu et par le fait même moins surprenant que celui de Teja Gavankar.

Il faut reconnaître à l’artiste montréalaise sa prise de risque dans cette expo, la cinquième de sa jeune carrière. Connue pour son travail en photographie, Mauxion a choisi, cette fois, de se passer du support papier.

Les images d’Une enveloppe sans contours ont été imprimées sur verre. Caroline Mauxion propose à travers différents modes (le meuble, la vitre, le fragment) de jouer sur les limites du visible et de l’invisible, de la transparence, de l’opacité, de l’ombre, etc.

Inspirée, dit-elle, par les thèmes de la flaque et de l’intangible chez Virginia Woolf, Mauxion s’aventure du côté de l’objet. L’image demeure certes présente, ainsi que le travail sur la lumière, mais c’est davantage une expo de sculpture que l’on visite.

Une enveloppe sans contours laisse un peu dubitatif, comme si, en fin de compte, l’artiste avait davantage exploré son matériau (le verre) que l’image, qu’elle s’était surtout préoccupée d’espace et de volumes que de la question de la lisibilité. Faudra voir comment et où rebondira cette prometteuse créatrice.

Other’s Spaces

De Teja Gavankar

Une enveloppe sans contours

De Caroline Mauxion.