«Entr'acte»: des photographes au chevet du Royal Victoria

«Hôpital Royal Victoria, Montréal, 3 février», par Yan Giguère
Photo: Centre des arts et du patrimoine RBC «Hôpital Royal Victoria, Montréal, 3 février», par Yan Giguère

Montréal vit une époque charnière de son histoire comme ville d’hôpitaux. Avec la naissance des mégaprojets que sont le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et son pendant anglophone, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM), un imposant parc immobilier se retrouve, sinon sans fonction, menacé de disparaître.

Cet entre-deux, ce moment hors du temps, a été scruté par onze photographes choisis par le CUSM et son Centre des arts et du patrimoine. On leur a donné carte blanche autour d’un sujet imposé : l’ancien hôpital Royal Victoria, celui au flanc du mont Royal.

Yann Pocreau a accepté sans se poser la question : les établissements de santé forment en ce moment « le noeud de [son] travail ». « Je passe l’année dans les hôpitaux », dit presque en riant celui qui mène un projet photographique à l’hôpital Saint-Luc, avant sa démolition. Le Royal Victoria ? Un bijou patrimonial, suspendu entre deux vies, où il s’est rendu avec bonheur.

« Pour moi, francophone, cet endroit était un grand mystère. L’idée de se retrouver seul dans un lieu aussi grand… Pour un photographe, c’est super excitant », confie-t-il.

Vente à venir

Depuis 2015, année où le Royal Victoria a déménagé au site Glenn du CUSM, les bâtiments de l’avenue des Pins ont perdu leur fonction. Le centre hospitalier peut les vendre depuis que le gouvernement les a reconnus comme édifices excédentaires.

L’Université McGill s’y intéresse, mais pour le moment, le complexe fait l’objet d’évaluations. « Nous n’avons entamé aucun processus de vente », affirme Richard Fahey, directeur des affaires légales du CUSM.

Ce temps d’attente, le Centre des arts et du patrimoine (sorte de musée hospitalier) l’a exploité en organisant le projet photographique.

« Nous sommes devant une grande histoire et avons voulu tout préserver, tout apporter au nouveau site, dit Alexandra Kirsh, conservatrice au CUSM. Mais nous ne pouvions pas transporter le bâtiment. »

La photo est apparue comme la solution, bien que le projet n’ait pas eu de visées documentaires. « Nous voulions que les artistes captent l’esprit et l’histoire de l’ancien Royal Victoria », résume celle qui a travaillé avec la complicité du docteur Jonathan Meakins, retraité du CUSM et fondateur du centre des arts.

C’est le caractère mystérieux du site de la fin du XIXe siècle — le bâtiment central, le premier à avoir été construit, date de 1893-1894 — qui a convaincu Luc Courchesne, Chih-Chien Wang ou encore Roberto Pellegrinuzzi de se joindre au projet.

« L’endroit est comme un château gothique, sur la montagne », estime Raymonde April, dont les mots résument bien ceux de ses collègues questionnés par Le Devoir.

Le résultat de leur travail est devenu une exposition, Entr’acte, présentée dans l’atrium de l’Institut de recherche du CUSM.

La liste des artistes est impressionnante et comprend, outre les photographes déjà cités, Marie-Jeanne Musiol, Michel Campeau, Serge Clément, Yan Giguère, Angela Grauerholz et le précieux Gabor Szilasi. Voilà un portrait de la photographie actuelle du Québec assez juste, portrait intergénérationnel et à cheval sur les genres. Giguère, avec ses explorations à la prise de vue, est le seul à avoir travaillé à l’extérieur, Campeau, un des rares à faire dans la biographie — son collage comporte des images d’un bébé, né en 1991.

Après une tournée de repérage, en groupe, chacun a eu droit à sa visite en solitaire. Avec tout le temps qui leur serait nécessaire. Roberto Pellegrinuzzi y a passé une heure, Chih-Chien Wang ne le sait plus. « Quatre, six heures. Ou huit, peut-être dix », dit celui qui a voulu se servir de l’endroit comme d’un studio. « J’ai voulu prendre mon temps, sentir l’espace. »

Murs abîmés, rideaux vieillis, salle opératoire abandonnée, chambres sans lits, horloge sans aiguilles… Peu importent les images, le Royal Victoria n’y échappe pas : il apparaît usé, en fin de vie.

Roberto Pellegrinuzzi n’a pas aimé l’expérience. « Quand je me suis retrouvé seul, l’endroit m’a paru vraiment sordide, avec de fortes odeurs », confie celui qui a photographié un bloc opératoire.

Il a alors pris la décision de s’amuser, en jouant avec les bras articulés des lampes. L’exposition ne présente qu’une image, mais il assure en avoir pris une centaine, qui pourrait former une vidéo d’animation.

« J’ai voulu dédramatiser. Mais ce n’est pas de la tarte, il y a des gens qui sont morts, là. Sur le coup, j’ai failli partir », admet-il.

Temps arrêté

Photographier un hôpital dans cet état a placé les artistes face à l’inévitable question du temps. Luc Courchesne s’est senti happé par ces lieux très chargés, « où l’on naît, vieillit et meurt ».

Yann Pocreau, qui s’est intéressé à une tour dotée d’une horloge, a été interpellé par l’impression que le temps s’était arrêté. Le cadran sur la fenêtre ne donne plus l’heure.

« Le vide laissé par [le retrait des aiguilles] donne une vue de Montréal magnifique », a-t-il remarqué.

Les yeux tout autour de la tête, le Royal Victoria regarde autant la ville que la montagne. C’est ce que Luc Courchesne a exploité avec une image panoramique de 360 degrés. Il a placé sa caméra aux confins de salles, là où il pouvait capter « le plus de points de vue ».

Photo: Centre des arts et du patrimoine RBC «Salle de réveil, Pavillon des femmes», par Luc Courchesne

« Je ne cadre pas. Je cherche à enregistrer la lumière, des espaces », précise ce membre fondateur de la Société des arts technologiques.

La multiplicité des points de vue, c’est aussi ce qui a marqué Raymonde April. Attirée par les fenêtres et les hublots, elle signe une vue, en plongée, des environs.

« C’est important une fenêtre dans un hôpital, rappelle-t-elle. J’étais consciente de l’état de désintégration, mais à l’extérieur, avec les feuilles… C’est une image plus complexe que juste des fissures. »

Chih-Chien Wang est retourné là où son enfant est né. Sans tenir à fétichiser l’endroit.

« J’ai voulu comprendre comment les médecins et infirmières travaillaient, dit celui qui a symboliquement voulu ouvrir des portes. J’ai cherché à composer une image qui raconterait une petite histoire, à travers l’aménagement d’un mur. »

L’attitude du visiteur non attendu, Luc Courchesne l’assume entièrement. S’il a décidé de photographier à l’intérieur du « pavillon des femmes », c’est parce qu’il est un homme.

« Les femmes sont un mystère pour moi. Me retrouver là où on les a traitées, voir ça de manière libre… C’était émouvant, ça me rappelait ma mère, toutes les femmes que j’ai connues. »

L’exposition Entr’acte, intitulée ainsi par Alexandra Kirsh en clin d’oeil au film homonyme de 1924 — oeuvre dada portée par « la vie, la ville, le mouvement, le temps » —, est en place jusqu’au printemps. Les photos, elles, font désormais partie de la collection du CUSM.