Terre des Hommes?

Une carte présente dans l’œuvre «Searching for the European Roller» de Hillside Projects. 
Photo: Marilou Crispin Une carte présente dans l’œuvre «Searching for the European Roller» de Hillside Projects. 

En Suède, depuis la fin des années 1960, une espèce migratoire était en voie de disparition… Issue d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, elle franchissait pourtant facilement les frontières économiques et nationales auparavant. Mais elle eut des heures difficiles en Europe… Pourquoi ? C’est ce que tente d’expliquer la vidéo Searching for the European Roller du groupe de recherche et de production Hillside Projects — formé en 2011 par Emily Mennerdahl et Jonas Böttern.

Pourquoi le rollier d’Europe, ce drôle d’oiseau coloré, cet oiseau migrant, a-t-il « fui l’ennui culturel d’une Europe intolérante » ? Et pourquoi des Suédois voudraient-ils maintenant réintroduire avec passion cette espèce en leur terre ? Serait-ce parce qu’elle est colorée et exotique ? Comme le souligne si justement le texte de présentation de cette exposition, « certaines espèces seraient plus souhaitables que d’autres ou bénéficieraient d’une légitimité irrévocable sur un territoire donné ? » Pourquoi nos sociétés ont-elles plus de sympathie pour certaines espèces animales ou certains groupes ethniques ?

La comparaison semblera détestable — épouvantable même —, mais elle est en fait d’une grande pertinence… nos élans humanitaires et nos compassions animalières étant souvent soumis aux caprices de modes passagères. Et ne jetons pas trop le blâme de cette inconstance sur les médias…

On l’aura compris, Hillside Projects s’approprie avec un humour acide le langage scientifique et académique, comme peut aussi le faire le monde du politique afin de se donner une crédibilité accrue… Mais à l’opposé, ce groupe souhaite ainsi nous obliger à réfléchir à ce type de discours, qui semble très rationnel, mais qui est truffé de valeurs arbitraires. Une manière intelligente de jeter un regard décapant sur nos sociétés.

Avec beaucoup de reproches…

Toujours chez Dazibao, vous pouvez voir l’installation artistique Arroyos par Hubert Caron-Guay. Elle traite aussi de la question des routes migratoires. Dans ce cas-ci, il s’agit des longs parcours qui amènent des migrants et des réfugiés à travers le Mexique vers les États-Unis et le Canada. Le visiteur sera en particulier bouleversé par les témoignages vidéo placés sur des téléphones cellulaires, entassés sur une petite plateforme.

Photo: Marilou Crispin Vue de l’installation «Arroyos» d’Hubert Caron-Guay

De loin, ils forment un ensemble chaotique d’où émergent de multiples voix incompréhensibles. Mais en vous approchant, vous pourrez prendre ces téléphones dans vos mains et avoir le sentiment que chacun de ces témoignages vous est personnellement adressé. Certains individus y racontent leurs longs et dangereux parcours sur les toits de trains où ils ne peuvent pas s’endormir de peur de tomber et de se tuer. D’autres y narrent les raisons de leur fuite, comme celui-ci qui quitta le Honduras à cause de son homosexualité et du harcèlement dont il faisait l’objet…

Cette installation ne sera pas sans évoquer l’oeuvre Messages textes pour la Syrie de Liam Maloney, présentée dans le cadre du Mois de la photo en 2015 au Centre B-312 et qui montrait comment les réfugiés tentaient de rester en contact avec leurs proches demeurés dans leur pays d’origine. Ces oeuvres soulignent avec sensibilité le rôle positif que peuvent jouer les technologies dans notre monde en bouleversements.

À la mi-janvier, il ne faudra donc pas rater la sortie du film Destierros, réalisé sur le même sujet par Caron-Guay et qui fut présenté deux fois, il y a quelques jours, dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).

Signalons aussi que cet artiste-réalisateur sera chez Dazibao, ce samedi 25 novembre à 15 h, dans une conversation avec l’avocate Véronique Lamontagne, spécialiste en immigration et en droits de la personne.

Touristes et réfugiés

Pour compléter cet édifiant tour du monde de la migration humaine, monté par France Choinière — « en étroite collaboration avec les artistes et le comité-conseil de Dazibao, et plus particulièrement Michaela Grill » —, vous pourrez voir le film Passages (1996) de Lisl Ponger.

Dans cette oeuvre commandée pour les 100 ans du cinéma, l’artiste autrichienne a utilisé des courts métrages provenant de sa famille ou trouvés dans des marchés. Elle en profite pour y mélanger des témoignages de touristes, mais aussi de réfugiés et de migrants qui partirent de Vienne ou qui y vinrent… Ponger travaille beaucoup sur l’idée que nous construisons l’identité de l’autre, que nous l’inventons, la fantasmons. Ces images anciennes, avec leurs couleurs surannées, soulignent comment la réalité d’une époque peut sembler fausse et trompeuse quelque temps plus tard.

Searching for the European Roller / Arroyos / Passages

D’Hillside Projects / Hubert Caron-Guay / Lisl Ponger. Au centre d’art Dazibao, jusqu’au 16 décembre.