Un dialogue riche et bien réel

L’idée de mettre en évidence les liens entre les démarches créatrices de Riopelle et de Mitchell (photographiés ici à Chicago en 1957), sans dévaloriser l’une par rapport à l’autre, ne fut pas facile à mener.
Photo: Archives Yseult Riopelle / MNBAQ L’idée de mettre en évidence les liens entre les démarches créatrices de Riopelle et de Mitchell (photographiés ici à Chicago en 1957), sans dévaloriser l’une par rapport à l’autre, ne fut pas facile à mener.

Ce n’est pas la première fois que le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) joue la carte du duo créateur, et en particulier du couple artistique. En 2005, nous avions eu droit à une exposition intitulée Camille Claudel et Rodin : La rencontre de deux destins. Mais il y en eut d’autres : Mimi Parent, Jean Benoît. Surréalistes en 2004 ; Mari et femme : l’oeuvre gravé de John J. A. Murphy et Cecil Buller en 1997… Et le MNBAQ n’est pas le seul à interroger ces liens entre art et amour. Combien d’expos, de catalogues — et même de livres — ont interpellé les rapports entre les Delaunay, entre Diego Rivera et Frida Kahlo, entre Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle ou — en dehors du domaine des arts visuels — les liens entre George Sand et Alfred de Musset ou entre George Sand et Frédéric Chopin…

Photo: Archives Yseult Riopelle Jean-Paul Riopelle, Sans titre, 1964. Huile sur toile.

Il y a quelque chose de séduisant dans l’idée de l’amour comme source de création. Cela a presque quelque chose de romantique… Un romantisme édulcoré certes, mais un romantisme néanmoins touchant, qui nous permet à nous tous, communs des mortels, d’imaginer une profondeur supplémentaire à nos propres amours. Le couple se trouve ainsi idéalisé, capable de transcender les problèmes du quotidien…

Même si j’ai une profonde admiration pour l’oeuvre peinte de Mitchell et de Riopelle, c’est justement pour ces raisons que j’allais à reculons voir cette exposition, me disant qu’on avait certainement romancé et « kitschifié » les liens entre les deux artistes. Je craignais que l’on soit tombé dans les détails juteux de leur vie privée — avec par exemple les infidélités de Riopelle — et les potins anecdotiques sur la place de l’alcool dans leur vie… J’avais surtout peur que le lien soit forcé, qu’il tienne du coup publicitaire afin de relancer la renommée déclinante de Riopelle sur la scène étrangère en l’accrochant à la réputation croissante de l’Américaine Mitchell, qui a eu entre autres une rétrospective au Whitney Museum de New York en 2002…

Dialogue, séduction et compétition

Photo: Patrice Schmidt Joan Mitchell, Sans titre, vers 1964. Huile sur toile

Pourtant, l’essai est probant, les arguments plastiques et les preuves documentaires sont bien existantes. L’expo arrive bel et bien à convaincre. Entre ces deux artistes, il y a eu un réel dialogue, un dialogue pas toujours simple, par toujours sain, mais un dialogue artistique néanmoins riche. Cette présentation décline même ces liens en termes de « résonance, de dissonance, de distance ou de convergence ». Nous pourrions même parfois parler de séduction et de compétition… Et, pour une fois, nous n’avons pas le sentiment que l’homme et son génie ont pris le dessus sur l’oeuvre de sa compagne. Dans le cas particulier de l’art abstrait, notons comment l’histoire de l’art fut plutôt injuste envers Lee Krasner, compagne de Jackson Pollock, inéquitable envers Helen Frankenthaler, épouse de Robert Motherwell, discriminatoire envers Elaine de Kooning, femme de Willem de Kooning. L’histoire de l’art est trop souvent une histoire d’hommes. L’exposition qui s’est terminée en août dernier au MoMA à New York, et qui traitait de la place des femmes dans l’abstraction de l’après-guerre, participe à ce désir de relire l’histoire de l’art à l’aune des questions sur l’identité sexuelle.

L’idée de mettre en évidence les liens entre les démarches créatrices de Riopelle et de Mitchell — sans dévaloriser l’une par rapport à l’autre — est donc très pertinente. Mais elle ne fut pas facile à mener. Il fallait déjà aller contre la volonté des artistes eux-mêmes qui, comme le rappelle le commissaire Michel Martin, « étaient réfractaires à toute référence directe à la présence de l’autre dans le discours sur leur oeuvre ». Je peux les comprendre. D’autant que tous les deux vivaient déjà un rapport compliqué à la dynamique sociopolitique de l’histoire de l’art de leur époque. Elle femme, lui Québécois vivant surtout en France, tous deux, malgré tout, un peu réduits au rôle de seconds rôles dans l’histoire de l’abstraction américaine… Tous deux voulaient certainement qu’on les positionne dans une histoire plus grande que celle de leur rencontre… Néanmoins, leur dialogue fut important.

Quand Riopelle expérimente la gouache en 1956, il écrit à Mitchell : « Je ne sais pas si ç’a marché mais je suis plus content puisqu’après tout, ces grandes gouaches de 3 feet x 3 ressemblent à des tableaux de toi, mon amour. » Quant à Mitchell, elle lui écrit vers 1958 qu’elle a réalisé huit oeuvres sur papier, « influencées par quelqu’un que je connais à Paris — qui emploie la peinture au couteau » ! Martin et d’autres historiens de l’art, comme Kenneth Brummel ou Yves Michaud, décortiquent les liens formels et les références artistiques : rapport complexe à Monet, amour commun pour Van Gogh, pour l’usage du blanc, des triptyques, une certaine forme de lyrisme presque musical… J’aurais certes aimé que de plus longs textes explicatifs soient présents dans cette expo. Le catalogue et le médiaguide sont de ce point de vue bien plus satisfaisants. Il aurait aussi fallu inclure des documents d’archives, dont quelques lettres qui sont citées dans le catalogue. Cela aurait certainement rendu plus clair le propos de cette exposition qui ouvre de nombreuses et passionnantes pistes de réflexion.

« Hommage à Rosa Luxemburg »

On profitera de cette expo pour aller revoir l’Hommage à Rosa Luxemburg, la plus grande oeuvre de Riopelle, peinte en 1992 en hommage à Joan Mitchell, morte cette année-là. Une preuve importante du dossier. Acquise en 1996, elle est malheureusement très mal installée dans le couloir qui sert de passage souterrain entre le nouveau pavillon Pierre Lassonde et les anciens bâtiments du musée. La présentation de cette longue fresque en trois parties, sans espace de recul, ne facilite pas du tout l’expérience à laquelle elle devrait convier. Si on compare cette installation avec celle pensée pour les Nymphéas de Monet à l’Orangerie, on sera bien déçu…

Mitchell/Riopelle: Un couple dans la démesure

Au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 7 janvier.

1 commentaire
  • Jean-Luc Malo - Abonné 11 novembre 2017 12 h 28

    L'accrochage de l'Hommage à Rosa Luxembourg

    Je ne souscrits pas à la remarque de M. Mavrikakis portant sur l'accrochage de cette célèbre oeuvre de Riopelle. Au contraire, cette exposition en trois étapes qui nous mène, comme un vol d'oies blanches, dans un long corridor souterrain, de l'ancien complexe muséal au nouvel immeuble est tout à fait réussie, lumineuse et propice à la réflexion esthétique au fur et à mesure de notre trajet.
    De plus, la comparaison avec les Nymphéas est boîteuse. N'oublions pas que Monet e créé non seulement l'oeuvre mais les salles d'accrochage, ce qui n'a pas été le cas pour Riopelle dont l'Hommage à Rosa Luxembourg a été accrochée d'abord à la galerie Michel-Tétreault dans le Vieux Montréal puis au Casino de Gatineau et, enfin, au MNBAQ. En tout cas, l'accrochage actuel s'intègre bien à la démarche muséale du MNBAQ, plus que l'accrochage antérieur dans une salle trop étroite.
    Jean-Luc Malo
    abonné