L’art percutant d’une ère trouble en Chine

L’artiste basée à Pékin Cao Fei, une habituée du circuit international de l’art, présente «RMB City: A Second Life City Planning by China Tracy (aka: Cao Fei)», 2007. La vidéo imagine un microcosme de la Chine urbaine en guise d’utopie critique au «monde de rêve» annoncé par les JO de 2008.
Photo: Solomon R. Guggenheim Museum L’artiste basée à Pékin Cao Fei, une habituée du circuit international de l’art, présente «RMB City: A Second Life City Planning by China Tracy (aka: Cao Fei)», 2007. La vidéo imagine un microcosme de la Chine urbaine en guise d’utopie critique au «monde de rêve» annoncé par les JO de 2008.

Il est assez commun d’entendre parler de la Chine pour son économie, mais beaucoup moins pour son art. Amorcée à la fin des années 1970, l’ouverture commerciale de la 2e puissance économique mondiale, toujours sous l’emprise d’un régime autoritaire, ne rime toutefois pas avec liberté d’expression. Et pourtant, les arts visuels en Chine ont connu une transformation inégalée depuis cette période, ce dont témoigne avec éloquence l’exposition Art and China After 1989 : Theater of the World au Guggenheim à New York.

C’est la première exposition de cette envergure en Amérique à dresser le portrait de la production artistique contemporaine chinoise et son ancrage dans une scène des arts visuels mondialisée. Les oeuvres de 71 artistes et collectifs s’échelonnant le long de la rotonde du musée font découvrir un art expérimental hautement politique et souvent préoccupé par le regard occidental.

Pour l’occasion, Wang Gongxin renverse une proposition de 1995, avec Sky of Beijing — Digging a Hole in New York (2017). Un trou dans le plancher du musée fait voir sur un écran l’image en boucle d’un ciel. Ainsi matérialisée, l’expression idiomatique inversée met gentiment en garde contre la tendance voulant fixer les identités nationales et culturelles pour affirmer plutôt le caractère relatif du point de vue. C’est l’exercice délicat poursuivi par l’ensemble de l’exposition orchestrée par la conservatrice Alexandra Munroe avec le spécialiste américain de l’art contemporain chinois Philip Tinari et le critique et commissaire chinois présentement directeur au MAXXI (Rome), Hou Hanru.

Conceptualisme

Le massacre de la place Tiananmen en 1989 et les Jeux olympiques de Pékin en 2008 sont les deux moments marquant la période couverte par l’exposition. Le second événement a voulu faire croire au reste du monde que la répression était chose du passé, ce qui est évidemment faux. Ces jalons sont revisités par les artistes, tel Wang Xingwei qui détourne dans sa peinture New Beijing (2001) une image de presse montrant des étudiants victimes de l’assaut des soldats en 1989. La lectrice de nouvelles en service durant la tragédie apparaît dans la vidéo de Zhang Peili, récitant un texte tel l’automate qu’elle était en taisant sur les ondes la violence survenue le 4 juin. Un exemple de propagande parmi d’autres.

Vidéo, performance et appropriation sont ainsi les stratégies privilégiées, souvent plus que la peinture, pour exercer un art critique, en marge d’un circuit commercial ou institutionnel. Avec les poussées économiques, des villes ont connu un développement fulgurant et chaotique que, dans les années 1990, des artistes ont choisi comme théâtre d’intervention. Le collectif Big Tail Elephants Working Group réalisait des actions dans Guangzhou ou y prélevait des matériaux, des méthodes d’allégeance dadaïste remontant à Marcel Duchamp, à Robert Rauschenberg et à Joseph Beuys, des références que connaissait d’ailleurs bien la Chine.

Ces influences occidentales ont été combinées aux traditions locales faisant naître, écrit Hou Hanru dans le catalogue, un tiers espace qui a la particularité d’être toujours à faire. Bien des oeuvres reprennent notamment à l’art calligraphique ses aspects, mais en trouvant le moyen de remettre en cause son autorité implicite et en en faisant un lieu de prise de parole libératrice. De ces exemples, entre autres, ressort la participation singulière et fascinante des artistes chinois aux inclinaisons de l’art conceptuel, voire au conceptualisme.

Des documents photo font aussi la preuve récurrente de l’importance accordée à la performance pour la radicalité de sa portée, opérée sur des sites en friche ou poussée dans les avenues troubles des sensations extrêmes, qui happent au passage, comme dans cette vidéo de Kan Xuan hurlant désespérément son nom dans le métro de Pékin.

  

Exil

Dans une veine jugée en Occident spéciste, et pour cette raison retirées de l’exposition, des oeuvres ont jusqu’à mis en scène des êtres vivants pour évoquer des rapports sociaux de confrontation et de domination. Pour l’oeuvre Theater of the World, donnant son sous-titre à l’exposition, c’est une cage dépourvue des reptiles et des insectes devant se livrer une lutte inique que présente le Guggenheim.

Datée de 1993, l’oeuvre a d’abord été dévoilée en Europe, son auteur l’artiste Huang Yong Ping ayant quitté la Chine en 1989 pour s’installer à Paris. Son parcours n’est pas unique et l’exil des artistes chinois à l’étranger explique en grande partie l’efflorescence de leur art et sa résonance dans le monde. A participé à ce phénomène la vedette Ai Weiwei (voir encadré), qui, de retour au pays, fit de la prison pour des raisons officielles autres que son art subversif.

L’exposition démontre avec brio que l’essor de l’art contemporain chinois n’aurait pas eu lieu sans l’effondrement du bloc de l’Est, avec la chute du mur Berlin, qui a développé en Occident un appétit pour le pluralisme et un désir de décentralisation. Dans le contexte artistique, des événements internationaux comme la Biennale de Venise et la Documenta de Cassel ont constitué les vitrines de choix pour des artistes en mal d’appui chez eux. Des oeuvres montrent par ailleurs que les artistes étaient conscients de l’instrumentalisation dont ils pouvaient alors faire l’objet.

Aussi, le grand mérite de l’exposition, en plus de révéler les expositions, les organisations et les publications clés d’un milieu chinois méconnu parce que réprimé, est de montrer le rôle joué par les artistes chinois dans la définition de la scène mondiale de l’art contemporain, permettant de voir ce que l’Occident doit à la Chine.


 

Tout New York pour Ai Weiwei

Photo: Jason Wyche L’organisme à but non lucratif Public Art Fund a dévoilé le plus grand projet d’envergure de son histoire avec «Good Fences Make Good Neighbors» de l’artiste chinois Ai Weiwei.

L’organisme à but non lucratif Public Art Fund, actif dans le paysage new-yorkais depuis 40 ans, dévoilait le 12 octobre le plus grand projet d’envergure de son histoire avec Good Fences Make Good Neighbors de l’artiste chinois Ai Weiwei.

Déjà bien en vue avec son art dissident usant de symboles forts dans l’exposition au Guggenheim, Ai a conçu une oeuvre sur mesure à propos de la crise des réfugiés. Diagrammes, photographies et sculptures sont disséminés dans les arrondissements de New York, se fondant aux abribus et aux lampadaires ou ponctuant des points névralgiques comme Washington Square.

En images, les portraits et les camps de réfugiés donnent un visage à la crise au détour de chaque pas, ou presque. Dans les aires de passages ou sur les édifices, les sculptures se jouent du motif de la clôture, tantôt cage et tantôt porte, oscillant entre la fermeture et l’ouverture. Sur la chic 5e Avenue, près de la Trump Tower, une immense cage dorée suggère que les prisons de ce monde sont bien de diverses natures.

Art and China After 1989 : Theater of the World

Au Solomon R. Guggenheim Museum 1071, 5e Avenue, New York. Jusqu’au 7 janvier 2018.