Faire entrer l’art dans les écoles par le numérique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
<em>Paysage du paradis peuplé d’animaux et d’oiseaux dans une clairière, près d’un étang</em> (1617 ou 1615), Jan Bruegel le Vieux
Photo: Denis Farley Musée des Beaux-arts de Montréal Paysage du paradis peuplé d’animaux et d’oiseaux dans une clairière, près d’un étang (1617 ou 1615), Jan Bruegel le Vieux

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Après quatre ans de travail auprès de 27 écoles réparties dans les 17 régions du Québec, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a mis en ligne la plateforme numérique ÉducArt. L’objectif ? Inciter les enseignants et les élèves du secondaire à poser un nouveau regard sur sa collection permanente.

Chevaux, paons, cygnes, lions, tortues, lapins : le tableau Paysage du paradis peuplé d’animaux et d’oiseaux dans une clairière, près d’un étang, peint par Jan Bruegel le Vieux au XVIIe siècle, présente une faune idyllique. La plateforme Web ÉducArt, lancée par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) le 20 septembre dernier, porte un regard non pas esthétique, mais plutôt écologique sur cette oeuvre de la collection permanente.

« Ce paradis de Bruegel […], à la différence des systèmes naturels, n’[est] pas viable, lance Pierre Béland, directeur scientifique de l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent, dans l’une des vidéos du site. Avant qu’on arrive, le lion aurait mangé quelques animaux que l’on voit dans le tableau. »

Cette réflexion de l’expert, aussi soulevée par des élèves du secondaire impliqués dans l’élaboration d’ÉducArt, a pris par surprise Mélanie Deveault, conceptrice éducation au MBAM et responsable du projet ÉducArt. « C’est certain que, d’un point de vue muséal ou d’historien de l’art, on va penser ce paradis terrestre sous un angle plus religieux, indique-t-elle en entrevue. De le voir d’un point de vue biologique, c’était étonnant. »

Or, ÉducArt visait justement à regarder autrement la collection permanente du MBAM pour méditer sur des enjeux de société, comme l’équilibre des écosystèmes dans ce cas-ci.

La plateforme Web s’inscrit dans la lignée du programme Le Musée s’affiche à l’école, à travers lequel le MBAM a distribué gratuitement, à partir de 2010, des affiches de certaines oeuvres pour démarrer des discussions en classe sur des questions d’actualité. Mais en 2013, la Fondation de la Chenelière propose de financer un projet plus ambitieux. Soutenu par le Plan culturel numérique du Québec en 2014, le projet ÉducArt fait alors appel à 55 experts d’horizons différents, ainsi qu’à 50 enseignants et à 600 élèves du secondaire répartis dans les 17 régions du Québec. Ensemble, ils ont développé la plateforme numérique aujourd’hui dévoilée.

En tout, 27 écoles ont réalisé des projets pédagogiques autour de 350 oeuvres de la collection permanente de l’institution muséale. Chacun des établissements scolaires s’est concentré sur l’une des dix-sept thématiques choisies par le MBAM, parmi lesquelles on retrouve le corps, la paix, les libertés, le féminisme et la diversité culturelle, etc.

Plateforme évolutive

Des professeurs de science, d’arts plastiques, de mathématiques, d’art dramatique et de français ont ensuite créé des activités afin d’enseigner leur matière à l’aide des oeuvres en question. Sur le site d’ÉducArt, des vidéos documentent leurs démarches et des fiches expliquent les activités d’apprentissage qu’ils ont mises sur pied. Et le site ne reste pas figé : d’autres enseignants peuvent utiliser les ressources iconographiques et didactiques pour concevoir de nouveaux projets, puis partager à leur tour sur la plateforme les activités qu’ils ont développées.

Selon Mme Deveault, le projet ÉducArt a permis de renouveler la relation entre le musée et les écoles autour d’une meilleure réciprocité, notamment en faisant appel à leur expertise en pédagogie. « Au début, quand on abordait certains enseignants en science et en mathématiques, il pouvait y avoir une certaine forme de réticence », raconte la responsable du projet. Ces derniers affirmaient souvent ne pas bien connaître l’art et ne pas savoir comment en parler. L’ajout au site de points de vue d’experts, comme celui d’un urbaniste, d’une nutritionniste, d’une historienne et d’un biologiste, aura permis de convaincre des récalcitrants. « C’est comme si cela les autorisait à porter un regard sur les oeuvres de la collection. »

Un autre volet du site, destiné aux élèves, voire au grand public, permet de visualiser les 350 oeuvres selon des thèmes, des mots-clés ou une ligne de temps. « L’oeuvre d’art sur le Web ne va jamais remplacer l’oeuvre originale, mais cette introduction par le numérique favorise son appropriation », juge Mélanie Deveault. Elle a fait ce constat lorsque des élèves de l’école polyvalente des Monts, située dans les Laurentides, ont visité le musée pour explorer d’autres pistes dans leur projet en lien avec ÉducArt sur le thème des libertés. « Il y avait vraiment une relation qui avait été créée avec les oeuvres, constate-t-elle. En entrant dans les salles, ils les reconnaissaient. Elles étaient signifiantes pour eux. »