De la mort des arts plastiques

Vue de l’exposition avec des affiches annonçant des expositions d’étudiants, 1976-2000, avec, au premier plan, une vue partielle de «Copie» (d’après Claude Tousignant), 1992, de Marie-Josée Lafortune.
Photo: Patrick Mailloux Vue de l’exposition avec des affiches annonçant des expositions d’étudiants, 1976-2000, avec, au premier plan, une vue partielle de «Copie» (d’après Claude Tousignant), 1992, de Marie-Josée Lafortune.

En 2002, le programme en arts plastiques de l’Université de Montréal (UdeM) fermait ses portes. Et le pavillon universitaire, sis au 265, avenue du Mont-Royal, où s’enseignaient les arts, abrite de nos jours des condos de luxe.

Deux doctorants en histoire de l’art à l’UdeM, Flavie Boucher et Daniel Fiset, ont monté une riche exposition de recherche racontant l’histoire de l’enseignement des arts depuis 1975 dans ce bâtiment construit en 1929 par le célèbre cabinet d’architectes Ross McDonald. L’exposition commence d’ailleurs par retracer quelques éléments de l’histoire ancienne de ce lieu, depuis sa création par la YMHA (Young Men’s Hebrew Association)…

Le programme de création en arts plastiques a pourtant permis de former en ce lieu bien des artistes reconnus : Michel Saulnier, Éliane Excoffier, Ève Cadieux, Emmanuel Galland, Suzanne Joos… et j’en passe. On pourra d’ailleurs contempler plusieurs oeuvres de ces créateurs, dont des pièces moins souvent exposées. Le visiteur pourra en outre y voir une pièce fascinante, pensée par Marie-Josée Lafortune, devenue directrice générale du Centre d’art contemporain Optica, une appropriation par une tisserande d’une oeuvre abstraite, une cible de Claude Tousignant. Lafortune a ainsi fait réaliser un tapis de coton qui prend le sol comme espace d’exposition et qui permettrait toute une analyse féministe de l’art…

Photo: Patrick Mailloux Affiche «Artaire», 1983, conception graphique de M. Pasquin

Bien des artistes enseignèrent aussi en arts plastiques à l’UdeM : Rober Racine, Ariane Thézé, Cozic, Jacek Jarnuszkewicz (qui y fut aussi étudiant), Serge Tousignant, Peter Krausz, Guy Pellerin…

Dans cette expo, on pourra voir plusieurs oeuvres ou photos d’oeuvres de l’artiste Pierre Granche, professeur dont la mort prématurée il y a 20 ans, le 30 septembre 1997, sonna le glas du programme des arts à l’UdeM. Cette expo lui est d’ailleurs dédiée. Une présentation remplie d’informations qui nous mèneront à nous demander pourquoi ce programme fut aboli. D’autant que les commissaires nous permettent d’apprendre comment « l’Université de Montréal s’était portée acquéreur du bâtiment [avenue du Mont-Royal] en 1963 pour une somme symbolique, à la condition spécifique de le conserver comme un bâtiment culturel »

De l’inutilité économique de certains savoirs ?

Mais bon, l’art, ça ne sert à rien et en plus ça coûte cher. C’est bien connu, non ? Et les gouvernements ne devraient pas financer les programmes du domaine de la culture, n’est-ce pas ?Pourtant, comme le rappelait l’ancienne ministre des Finances du Québec, Monique Jérôme-Forget, lors d’une conférence, le milieu des arts rapporte à l’économie québécoise plus que les secteurs de l’aéronautique ou que celui des sports. Néanmoins, combien de politiciens nous ont lancés dans des investissements dans le domaine instable de l’aviation ou veulent nous plonger dans des aventures incertaines d’investissements dans des équipes de baseball ou de hockey ?

Alors que l’UdeM vient d’annoncer la fin de son programme de maîtrise en conservation du patrimoine bâti — pas assez d’étudiants pour ce programme de pointe — et que de plus de plus de départements d’arts, d’études littéraires ou en sciences humaines ferment aux États-Unis et même au Canada — l’Université d’Alberta a mis fin à 20 programmes d’arts depuis 2013 —, cette exposition nous donnera le sentiment fondé que nous sommes à la fin d’une époque. Celle où les arts et le patrimoine étaient mieux considérés par nos institutions.


Les héros modernes

Extrait de Secondary Objectives, Jen Leigh Fisher, 2017

« Je m’en voudrais de ne pas vous signaler une petite, mais intelligente expo à la galerie La Centrale. Elle aborde la question des grandes épopées héroïques modernes. Les citoyens des XIXe et XXe siècles furent fascinés par les héros qui repoussaient les limites de ce que l’homme semblait pouvoir faire. Explorateurs conquérant les pôles ou les sommets enneigés, astronautes et cosmonautes repoussant les frontières du ciel, pilotes d’avion traversant la Manche ou l’Atlantique firent les manchettes… Mais ce fut avant tout une histoire d’hommes blancs que l’on célébra. Et la place des femmes dans tout cela ?

L’artiste Jean Leigh Fisher met en scène une expérience menée par la NASA en 1970 sur des femmes qui furent placées dans une capsule au fond de l’océan. Le but était entre autres d’analyser les rapports de pouvoir entre ces individus et d’imaginer comment envoyer des femmes dans l’espace… Avaient-elles des problèmes particuliers ? Les médias de l’époque eurent néanmoins tendance à ridiculiser ces scientifiques en leur donnant le surnom des « aquanautes »…La quasi-absence des femmes dans les débuts de l’aventure spatiale semble ici signalée, mais c’est surtout la question des rapports de pouvoir entourant cette expérience qui saute aux yeux, a posteriori… Ce qu’il y a d’amusant dans ce projet de la NASA est le fait que ce ne sont que des hommes qui semblent entourer ces femmes contenues ensemble. Allaient-elles agir avec violence une fois seules entre elles ? »


Les Aquanautes
De Jen Leigh Fisher, à la galerie La Centrale jusqu’au 13 octobre.

Faire place. Une brève histoire des arts plastiques à l’Université de Montréal.

Au Centre d’exposition de l’Université de Montréal jusqu’au 16 décembre.