L’image en ruines

Pascal Grandmaison, Univers parallèle, 2017
Photo: Source Galerie René Blouin Pascal Grandmaison, Univers parallèle, 2017

On nous fait toujours le coup, pour chaque nouvel appareil photo, pour chaque nouvelle caméra vidéo. Nous en serions arrivés avec eux à un niveau de réalisme jamais atteint auparavant. Chaque époque se fait croire cela et, du coup, glorifie sa modernité. Mais du temps où la photo n’existait pas, c’était entre autres à la peinture et aux talents d’artistes comme le Grec Zeuxis que l’on prêtait des pouvoirs, comme celui de tromper les yeux des oiseaux avec ses peintures de raisins…

En regardant la dizaine de photos réalisées — et pas seulement prises — par Pascal Grandmaison, principalement des photos de paysages, photos exposées ces temps-ci à la galerie René Blouin, le visiteur pourrait avoir le sentiment qu’elles sont d’un grand réalisme. D’un réalisme — se diront certains — dépassant même ce que les photographes des décennies passées auraient pu faire. Devant ces grandes photos, on a le sentiment d’une épaisseur, d’une profondeur, mais aussi d’une présence accrue. Magie des appareils photographiques actuels ? Miracles des méthodes d’impression contemporaine ? Talent de l’artiste ?

La photo en miettes

Grandmaison n’a pas uniquement utilisé des modèles d’appareil numérique dernier cri. Même si l’artiste a utilisé des lentilles de grande qualité, certaines photos ont en fait été réalisées avec un ancien appareil 5x7. Néanmoins, il y a dans cette exposition une mise en scène du prodigieux spectacle de la technologie photographique et de son éblouissant pouvoir à capter, à fixer, à transmettre dans une image la réalité du monde qui nous entoure.

Le fait d’avoir imprimé ces images sur de la toile accentue cet effet. Ce procédé augmente la texture des sujets exhibés. Le pan de lichen ici présenté ou le sol d’asphalte qui est là affiché semblent sauter aux yeux du spectateur. La toile donne une souplesse, une épaisseur au pigment qui fut jeté en minces couches sur sa trame.

Pourtant, passé ce moment de séduction, les images se révèlent en fait bien étranges et finalement beaucoup moins proches du réel que ce que nous avions pu croire. Les couleurs en particulier sont d’une intensité et parfois même d’une acidité presque violente. Cet effet est certes rehaussé par l’éclairage aux néons de la galerie, mais Grandmaison a modifié légèrement les couleurs pour les rendre plus saturées.

Photo: Galeries Bellemare Lambert Vue d’une des salles de l'exposition de John Heward à la Galerie Roger Bellemare et Christian Lambert.

De loin, l’effet est déjà saisissant, mais dès que l’on s’approche de ces images, il est encore plus troublant, l’oeil a presque du mal à soutenir l’éclat de leur intensité. Par exemple, la photo du pan d’asphalte révèle des accents rosés et bleutés scintillants. Cela peut faire penser à ces tableaux pointillistes du peintre Seurat à la fin du XIXe siècle, tableaux composés de petites taches qui ne correspondent pas à la couleur locale de l’objet dépeint, mais qui de loin recréent les effets de la lumière. En jouant sur les couleurs, Grandmaison a voulu encore plus souligner la tension entre l’image et ses composantes matérielles.

Du coup, les photos de Grandmaison ruinent l’idée d’une image plus réaliste. Au bout de quelques moments, le spectateur ne voit plus que ces couleurs acides… Ces images rappelleront ces films ou ces photos anciennes dont les couleurs semblent de nos jours totalement irréalistes, voire psychédéliques. Elles montrent le réalisme en art comme une forme d’illusion momentanée, prisonnière d’un contexte historique.

Le paysage à l’entrée de la galerie, avec ses couleurs vives, en est un bon exemple. Il donne à voir un bord de mer avec des vagues se jetant sur des rochers et fait penser à ces photos de dépliants publicitaires des années 1960-1970 aux couleurs un peu trop bonbon, un peu trop kitsch, qui tentent d’attirer le touriste…

La peinture en lambeaux

John Heward fut le premier artiste à être représenté par la galerie Roger Bellemare en 1971, et un des premiers à y être exposé. Plus de 46 ans plus tard, son travail est de nouveau présenté par son galeriste. Et Heward continue de mettre en déroute notre idée de ce qu’est l’art, la peinture, et à travers cela ce qu’est une représentation. Une oeuvre inclassable. Et cela est très bien ainsi.

Dans la première salle, le visiteur remarquera entre autres trois grandes « installations » — untitled (abstraction) —, des « bâches » principalement couvertes de peinture. Des serres industrielles achetées dans une quincaillerie retiennent ces morceaux de tissu accrochés ensemble. Certains de ces morceaux de canevas ou de rayonne, couverts d’acrylique et d’huile, ont été exposés aux éléments sur un toit et des moisissures se sont développées sur l’un d’entre eux. Heward réutilise des matériaux d’autres oeuvres, les recycle. Ici, il a repris des matériaux de 1992. Ce faisant, il nous montre la nature matérielle, fragile de la peinture, et les traces que le temps laisse sur les oeuvres. Et pas uniquement du point de vue matériel…

Fixe le jour / John Heward

De Pascal Grandmaison, à la galerie René Blouin jusqu’au 9 septembre / À la galerie Roger Bellemare et Christian Lambert jusqu’au 2 septembre.