L’éternelle indocilité du sculpteur Morton Rosengarten

Morton Rosengarten devant un de ses dessins à l’encre noire
Photo: Denyse Beaugrand-Champagne Morton Rosengarten devant un de ses dessins à l’encre noire

Leonard Cohen n’aurait accroché rien d’autre à son mur qu’un dessin à l’encre noire de son ami Morton Rosengarten. Visite dans l’ancienne crémerie des Cantons-de-l’Est où l’indocile sculpteur établissait ses quartiers il y a 55 ans.

Quitter le poussiéreux tumulte de la ville pour la campagne tient presque aujourd’hui du cliché de l’artiste cherchant à signaler au monde que son oeuvre aspire à une forme de maturité que seule la quiétude rurale peut permettre. En 1962, fuir Montréal pour la proverbiale « région » avait quelque chose de beaucoup moins cool.

« Tu étais considéré comme un traître ! » assure Morton Rosengarten devant un verre de rouge, dans la cuisine de sa maison de Way’s Mills, minuscule hameau des Cantons-de-l’Est. Il y a maintenant 55 ans, le sculpteur laissait derrière lui la métropole et établissait ses quartiers dans une ancienne crémerie, aménageant ainsi sa vie créative dans une forme d’autarcie doucement sauvage.

Les artistes travaillant le bronze devaient jadis s’en remettre pour façonner leurs oeuvres à des fonderies industrielles, ignorantes en matière d’art, explique notre hôte, ou envoyer à grands frais leurs pièces être fabriquées en Europe par des spécialistes, de l’argent dont le jeune Morton ne disposait évidemment pas. L’ancienne glacière, voisine de « l’appartement du crémier » où il vit aujourd’hui, deviendrait sa petite fonderie personnelle, énième preuve que les punks n’ont pas inventé le do it yourself.

« Si vous avez un mur, un mur nu dans votre maison/Tous les murs de ma maison sont nus/Et j’aime beaucoup les murs nus/La seule chose que je mettrais/Sur l’un de mes bien-aimés murs nus/Non, pas bien-aimés/L’adjectif n’est pas nécessaire/Le mur est très bien comme il est/Mais/J’y placerais un Rosengarten/Fabriqué avec un peigne en bois et de l’encre noire/Un Rosengarten qui s’en va nulle part/Pour toujours en un tourbillon/De courbes parallèles indélébiles », a un jour écrit Leonard Cohen — la traduction est de Michel Garneau — au sujet des ondoyants dessins de femmes réalisés par son ami d’enfance — oui — avec de vulgaires peignes en bois achetés dans le quartier chinois.

 
Photo: Jean-Pierre Beaudin Sculptures constellées d’une série de vides révélant frayeur et extase, les têtes de Rosengarten sont à la fois nobles et troublantes. Sur la photo, «Aviva [Layton]» (1960).

« Les visages à Morton sont en ramassis/du langage des visages/une concentration/ils n’ont pas une attitude/mais toutes les virtualités/ils sont à la fois calmes et angoissés/transfigurés par la peur/crispés par la joie/ils sont beaux toujours/et toute joliesse y est abolie », observait quant à lui Michel Garneau dans un texte paru en 1972 dans Vie des arts, récit des 18 jours passés à Way’s Mills alors que sa blonde de l’époque, la comédienne Michelle Rossignol, posait pour un Morton chroniquement insatisfait. Plusieurs des têtes de Rosengarten, sculptures à la fois nobles et troublantes parce que constellées d’une série de vides révélant frayeur et extase, peuplent aujourd’hui chez lui une grande pièce lumineuse, aux côtés des dessins en couleurs que l’octogénaire réalise à l’iPad.

« Ah, mais poser pendant 18 jours, c’est rien ça ! » lance en rigolant sa compagne de longue date, l’historienne Denyse Beaugrand-Champagne. « Combien de temps est-ce que j’ai passé là-dedans ? » demande-t-elle alors que nous croisons pendant notre visite du sous-sol une chaise de barbier, siège dans lequel l’artiste assoit ses modèles, dont il sublime les traits grâce à un moule de plâtre ou d’argile, éventuellement transformé en bronze. « Deux, trois ans ? »

Photo: Jean-Pierre Beaudin Une lithographie de Morton Rosengarten accompagnant un texte de Cohen

La religion de l’abstraction

Malgré les éloges de ses amis poètes, Morton Rosengarten n’appartient pas forcément au grand récit de l’histoire de l’art au Québec — la seule rétrospective de son oeuvre remonte à 2004, au Musée des beaux-arts de Sherbrooke. Un sort n’étant sans doute pas sans lien avec son partiel exil rural.

L’artiste né en 1933 dans Westmount évoque quant à lui ce qu’il appelle la « religion de l’abstraction. » Bien que ses Dames des cieux, de longilignes statues féminines inspirées de la Grèce antique, s’érigent sur la mince frontière séparant la figuration de son contraire, la majorité de son oeuvre aura eu l’impudence de souvent représenter — et déifier — quelque chose de très concret : le corps féminin.

« Le monde de l’art au Québec a préféré élire Borduas comme père fondateur, plutôt qu’Alfred Pellan ou Jean Dallaire », observe-t-il au cours d’une conversation majoritairement menée en anglais. « On a totalement évacué tout ce qui n’était pas abstrait. Je me souviens d’un souper avec la conservatrice d’un musée montréalais que je ne nommerai pas, qui disait : "La figuration, c’est fini, ça ne reviendra jamais !" »

Les institutions muséales montréalaises ouvrent heureusement aujourd’hui beaucoup plus généreusement leurs portes aux créateurs locaux en tous genres, ce qui réjouit Rosengarten, bien qu’il ne puisse s’empêcher de contempler d’un regard suspicieux un milieu ayant par la force des choses troqué la bohème pour des formulaires.

Celui que l’on surnomme Mort fondait à la fin des années 1950 avec Cohen et leur pote Lenore Schwartzman la Four Penny Gallery, sur la rue Stanley, rare lieu exposant alors des peintres figuratifs, qui croulera sous les flammes à peine quelques mois après son ouverture.

 
Photo: Denyse Beaugrand-Champagne «Pylon», de Morton Rosengarten

« Contrairement aux autres galeries, nous n’avions pas les mêmes heures d’ouverture qu’une banque ! » blague-t-il, alors que des souvenirs de nuits de fête traversent ses yeux. « Le milieu artistique montréalais était minuscule à cette époque. Les poètes, les peintres, les sculpteurs n’avaient pas encore été accueillis, assimilés par le reste de la société. Elle nous refusait, d’une certaine manière. Il n’y avait pas d’argent à faire avec l’art, pas de travail à trouver dans les cégeps. We were broke, we had girls and we had each other. »

Dans l’espoir de gagner sa vie

Peu importe cette marginalité sans doute au moins autant choisie que subie, Morton Rosengarten travaille, travaille, travaille. Nous revoici au sous-sol de sa maison, dans un de ses quelques ateliers, où il multiplie ces jours-ci les maquettes en bois d’une imposante structure de ciment qui trônera un jour dans son immense jardin. Vous croiserez dans cette sorte de musée à ciel ouvert quelques-uns de ses gigantesques pylônes en pin, créés à partir d’arbres prélevés dans un boisé des environs.

« Cette année, c’est beau, on a réussi à prendre quatre jours de congé », ironise Denyse, en évoquant l’horaire stakhanoviste auquel se soumet son chum. « Pourquoi, à l’âge où bien des hommes choisissent de se prélasser dans les pantoufles de la paresse bien méritée, vous acharnez-vous à créer ? » lui demande-t-on.

Quelque part entre l’accompli et l’inaccompli, le regard de Morton Rosengarten embrasse la vastitude de son verdoyant terrain et des nombreuses oeuvres qui le jonchent. « Je nourris encore le fantasme de finir par gagner ma vie avec tout ça », finit-il par répondre, le visage fendu par le plus gamin des sourires frondeurs.