Les Levine, l’homme de plastique

Vue sur l’exposition «Transmedia» au Agnes Etherington Art Centre
Photo: Paul Litherland Vue sur l’exposition «Transmedia» au Agnes Etherington Art Centre

L’a-t-on oublié ? Il fut une star du milieu de l’art à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Les Levine, artiste né à Dublin en 1935, qui vint s’installer à Toronto en 1957 avant d’aller s’établir définitivement à New York en 1964, fut célébré par plusieurs critiques comme le digne héritier médiatique et artistique d’Andy Warhol ! Rien de moins.

Mais qu’est-ce qui a donc valu une telle réputation à ce créateur ? En entrevue à CBC en 1964, il ne souhaitait pas vraiment défendre le statut artistique de ses réalisations… « Qu’est-ce que l’art ? » répond-il à l’intervieweuse Merle Shain. Attrapée au Agnes Etherington Art Centre, cette petite expo montée par le musée d’art contemporain Oakville Galleries — lieu où elle fut présentée en début d’année — permet de revenir sur les débuts fracassants de la carrière de cet artiste et sur une époque proche de la nôtre sur bien des points.

Une marchandise comme les autres ?

Au début des années 1960, Les Levine commença à développer un art avant-gardiste tout à fait dans la lignée du Pop Art et de Marcel Duchamp. Dès 1962, il invente le concept d’un art jetable, fait d’un matériau moderne, le styrène polyextensible. Il en fait des moulages d’objets (des bouteilles, des bols à fruits…) ou de simples formes abstraites. Ces jetables font indéniablement penser à ces contenants de styromousse dont on se débarrasse si rapidement après avoir consommé ce qu’ils recélaient.

Cette référence aux objets jetables pourra sembler étonnante, mais rappelons que Duchamp lui-même, le père et le pape de l’art conceptuel, avait mis au rebut (au rébus ?) plusieurs de ses ready-mades, objets insignifiants, oeuvres qui devaient montrer la fin de l’art, ou tout au moins d’une vision sacralisante de l’art.

Photo: Paul Litherland Visiteuse écoutant l’oeuvre «Table d’écoute» (1970). Pour Levine, le téléphone a détruit toute notion de vie privée.

Les oeuvres jetables de Levine pouvaient quant à elles être assemblées et réassemblées selon le caprice du moment par l’acheteur, ou tout simplement balancées à la poubelle quand le consommateur s’en lassait. Une sorte de mise en abîme d’un système de consommation capitaliste, de l’art comme commerce, mais aussi une forme de constat un peu triste sur un milieu de l’art qui carburerait de plus en plus au vedettariat éphémère. Levine lui-même devant être celui qui allait remplacer Warhol…

Bien avant que soit lancé Pharmacy, établissement branché de Damien Hirst à Londres, et un peu avant le restaurant communautaire Food (1971-1974) à New York de Gordon Matta-Clark (ami de Levine), Les Levine avait ouvert un restaurant. De mars à septembre 1969, au coin de la 19e Rue et de Park Avenue South à New York, trônait le Levine’s Restaurant. Le menu précisait que l’on pouvait y retrouver de la cuisine irlandaise-juive-canadienne.

L’artiste prétendait qu’il était en fait le seul restaurant canadien à New York. Quelqu’un osa-t-il prétendre le contraire ? Mais était-ce un slogan vendeur ? Peut-être pas, car l’établissement ferma après quelques mois d’activités. Ce resto se voulait plus qu’un endroit où aller manger, il était une sorte d’« autobiographical culinary environment » où on pouvait retrouver des liens avec les diverses origines culturelles de l’artiste et même avec les plats de sa mère, dont les « Her Son’s Favorites »… Amusant slogan qui nous rappelle comment il y aurait bien des choses à écrire sur les rapports entre les artistes modernes pourfendeurs des valeurs anciennes et leurs chères petites mamans, et ce, de Warhol à Kerouac en passant par Levine…

Dans ce resto, cinq caméras captaient l’atmosphère du lieu et diffusaient ces images sur huit écrans de télévision dans le même espace. Cela donnait au resto une atmosphère à la fois branchée et inquiétante, digne du livre 1984 d’Orwell.

Parmi les oeuvres les plus importantes de Levine, il faut aussi nommer Table d’écoute (1970) qui fait partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canda depuis 1971. Pour cette oeuvre sonore, Levine a enregistré toutes les conservations téléphoniques faites ou reçues à partir de son atelier. Cette installation permet de comprendre le processus de création artistique au quotidien, avec les commandes de matériaux, l’organisation du transport des oeuvres pour les expositions… Une pièce qui remet en question l’idée romanesque du créateur isolé et trouvant son inspiration dans sa seule imagination.

Un grand regret : pourquoi cette exposition — et la recherche qu’elle incarne — n’est-elle pas accompagnée d’un catalogue ? Cela est d’autant plus triste que la commissaire, Sarah Robayo Sheridan, a fait un travail de recherche documentaire très sérieux. Une preuve de cela : le visiteur pourra consulter dans l’exposition toute une série de critiques et de communiqués de presse sur une tablette à écran tactile. L’art de l’exposition serait-il lui aussi devenu éphémère et jetable ?

Transmedia

De Les Levine. Commissaire : Sarah Robayo Sheridan. Au Agnes Etherington Art Centre de l’Université Queen’s à Kingston. Jusqu’au 6 août.