Dans les méandres du temps et du land art

Avec «Traces – Pistes disparues», Bill Vazan prend en quelque sorte sa revanche sur le maire Jean Drapeau, qui avait ordonné en 1976 le démantèlement de l’exposition «Corridart», à laquelle l’artiste participait. L’œuvre est d’ailleurs installée juste sous les yeux de bronze de la statue à l’effigie de l’ancien maire.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Avec «Traces – Pistes disparues», Bill Vazan prend en quelque sorte sa revanche sur le maire Jean Drapeau, qui avait ordonné en 1976 le démantèlement de l’exposition «Corridart», à laquelle l’artiste participait. L’œuvre est d’ailleurs installée juste sous les yeux de bronze de la statue à l’effigie de l’ancien maire.

Un labyrinthe signé Bill Vazan est apparu devant l’hôtel de ville, à même l’herbe d’une petite place publique. Cette oeuvre de land art à échelle réduite évoque un Montréal autrefois traversé par des rivières.

Le vénérable Bill Vazan, chef de file du land art au Québec, et au Canada, ne pouvait être plus heureux. Sa plus récente oeuvre, Traces – Pistes disparues, un labyrinthe de cailloux dessiné sur une aire gazonnée, a pris forme dans le Vieux-Montréal au nez et à la barbe d’un Jean Drapeau en bronze.

« Lui, il est mort, moi, je suis ressuscité », s’exclame l’artiste octogénaire, un de ceux qui ont subi en 1976 la décision du maire Drapeau de démanteler l’exposition Corridart à quelques jours des Jeux olympiques. Bill Vazan n’est pas du type rancunier, mais le hasard de se retrouver là, face à ce Drapeau plus grand que nature, lui a donné le malin plaisir de crier victoire.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Ce sont les Jardins de Métis qui lui ont donné cette chance. Traces – Pistes disparues a été choisi pour la 9e mouture de Métis-sur-Montréal, version urbaine et réduite du Festival international de jardins qui prend place, lui, en Gaspésie depuis l’an 2000.

Pensé pour transformer l’espace public à travers une installation contemporaine éphémère, Métis-sur-Montréal s’est enraciné place De La Dauversière, petit lot adjacent au Château Ramezay, avec qui les Jardins de Métis collaborent depuis 2009.

La place De La Dauversière a le charme d’une aire de repos au coeur du tumulte urbain et touristique. Mais qui se souvient qu’elle a déjà été un stationnement étagé ? Cette esplanade à paliers portait en elle la notion de transformation, avant même que les Jardins de Métis en fassent leur pied-à-terre montréalais.

À l’époque où un ancien botaniste était maire – Pierre Bourque –, la direction du Château Ramezay a convaincu la Ville de détruire le stationnement érigé dans les années 1950. L’endroit n’a cependant pas repris fonction de marché, comme au début du XXe siècle, ni vu réapparaître la maison du XVIIIe siècle qui jouxtait la résidence du gouverneur de Montréal, Claude Ramezay.

J’ai voulu évoquer la manière dont se déplaçaient les autochtones, d’un village à l’autre, à travers un réseau de rivières

Une île de rivières

Bill Vazan n’a pas travaillé en fonction de l’histoire du site, à un détail près : il ne pouvait creuser à une profondeur de plus que quatre pouces, autrement il frappait les ruines du stationnement. En réalité, l’artiste est retourné bien plus loin dans le temps. Son labyrinthe gazonné évoque les cours d’eau disparus avec l’urbanisation de l’île de Montréal.

« J’ai fait une version miniature de l’état qui prévalait avant la colonisation, dit-il. J’ai voulu évoquer la manière dont se déplaçaient les autochtones, d’un village à l’autre, à travers un réseau de rivières. »

Le centre du labyrinthe est occupé par un monticule de terre, celle qui a été retirée pour les besoins de l’oeuvre. Conservée, elle a pris un rôle emblématique. « C’est un mont Royal junior », dit l’artiste, jamais à court de formules imagées.

Imaginaire plus que réaliste, le Montréal labyrinthique de Vazan parle du passage du temps et des réseaux de communication, thèmes chers à l’artiste conceptuel. Celui qui a souvent procédé en marchant puis en laissant en photo des preuves de ses parcours a cette fois démarré son projet en consultant cartes et plans, notamment celles de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

« Mon intention n’était pas de ressortir des évidences, dit-il. J’aime travailler avec des vecteurs, des lignes, et ici, avec des eaux souterraines. Les cartes que j’ai consultées m’ont paru ambiguës, contradictoires. » Sa recherche de « la bonne carte, la bonne ligne », a été transposée place De La Dauversière.

« C’est une intrigue, à la fois historique et contemporaine. Où sont passées les rivières ? » demande-t-il.

Le motif des pistes, il en a fait souvent usage dans sa pratique du land art, dont l’oeuvre emblématique serait Pression/Présence, réalisée en 1979 sur les plaines d’Abraham. Traces – Pistes disparues n’a pas la démesure de cette dernière, ni celle de ces oeuvres visibles qu’à vol d’oiseau. Son mini-Montréal découle néanmoins, affirme-t-il, de son admiration pour ces monumentaux dessins dans les champs anglais, comme le Géant de Cerne Abbas, un personnage nu que les paysans préservent depuis des siècles.

Déchiré à l’idée de voir les gens parcourir son labyrinthe — son souhait — et de savoir qu’ils le détruiront à force de marcher dessus — sa crainte —, Bill Vazan semblait hésiter devant la consigne à adopter. Il n’est pourtant pas à sa première expérience, lui qui a été consacré par le prix Borduas en 2010. Et désormais, Jean Drapeau, statufié, veille sur lui.

Traces — Pistes disparues

De Bill Vazan, Pour Métis-sur-Montréal 2017, Place De La Dauversière, jusqu’au 9 octobre.