La 14e Documenta de Cassel tente de faire éclater des frontières sociales et esthétiques

Vue de l’installation de Beau Dick, artiste et chef héréditaire de la Première Nation Namgis, en Colombie-Britannique
Photo: Roman März Vue de l’installation de Beau Dick, artiste et chef héréditaire de la Première Nation Namgis, en Colombie-Britannique

« Apprendre d’Athènes » (« Learning From Athens »). Voilà le titre donné cette année par le commissaire général Adam Szymczyk à la 14e documenta, célèbre événement ayant lieu tous les cinq ans à Cassel, en Allemagne. Il fut une époque pas si lointaine où cette phrase aurait été une exhortation à revenir aux leçons de l’Antiquité et au classicisme en art. Pour cet événement, il s’agit plutôt de réfléchir aux « problèmes » soulevés par la crise financière grecque ainsi qu’à nos rapports aux vagues de réfugiés qui touchent principalement la Méditerranée et l’Europe. Ce thème est une invitation à participer à la consolidation des liens de solidarité en Europe et sur la planète au moment ou nous vivons de fortes turbulences isolationnistes.

Même si certains ont crié au tourisme de crise, ce thème donna lieu à une pertinente délocalisation de la documenta en un 2e lieu, justement à Athènes, où se poursuit jusqu’au 16 juillet ce volet de cette manifestation.

Un système de domination politique et esthétique

À Cassel, geste très fort, le coeur historique de cet événement, le célèbre bâtiment du Fridericianum, a été donné à la présentation des collections du EMST — Musée national d’art contemporain d’Athènes. Le visiteur y retrouve des « célébrités » de l’art contemporain « international » comme Mona Hatoum, Gary Hill, Janine Antoni, Kendell Geers, Emily Jacir, dont plusieurs Grecs comme Takis, Jannis Kounellis, Lucas Samaras… Mais on pourra surtout y découvrir des artistes méconnus comme Chryssa (1933-2013), qui travailla sur des moulages d’espaces en négatifs (bien avant Rachel Whiteread) ou Andreas Lolis dont on peut voir un abri pour itinérant fait de marbre… Voilà déjà une prise de position qui défie les codes dominants du milieu de l’art contemporain et ancien, celui qui réitère les valeurs sociales, intellectuelles et esthétiques des grands centres contre celles des régions périphériques qui seraient moins fortes, moins valables, moins sérieuses…

La leçon de cette remise en question des normes esthétiques prédominantes se poursuit dans d’autres lieux de Cassel où bien des artistes « marginaux » ont été invités. Par exemple, des artistes samis — autrefois on parlait de Lapons — sont présents, entre autres avec Britta Marakatt-Labba qui expose, au documenta Hall, une immense tapisserie de 23,5 mètres de long qui montre l’univers réel et mythologique de ces autochtones. On y voit une sorte de procession de rennes, de loups et d’ours, mais aussi des gens qui manifestent ou se rassemblent pour discuter de l’autodétermination de leur peuple. Dans le même lieu, on pourra aussi retrouver les masques du Canadien Beau Dick, artiste et chef héréditaire de la Première Nation Namgis, en Colombie-Britannique, mort en mars dernier.

Post-colonialisme, post-médium, post-gender ?

Voilà en fait un événement qui est hanté par la question du post-colonialisme, ou plus exactement par le fait que la colonisation de la planète par certains pays occidentaux n’est pas finie. Au Grimmwelt Kassel, on remarquera en particulier le travail de Susan Hiller, qui, dans sa vidéo Lost an Found, donne la parole à 23 langues régionales qui sont en danger, ont disparu, ou parfois — chose plus rare, sont en résurgence sur la planète.

Un événement qui tente aussi de renégocier les rapports entre le grand art et les arts dits mineurs. Par exemple, on notera l’inclusion du centre Peppermint où se réunissent entre autres des femmes de différents groupes sociaux et même religieux pour participer au cercle de couture Lose Fäden.

On sera aussi très inspiré par les vidéos du duo Prinz Gholam (composé de l’Allemand Wolfgang Prinz et du Libanais Michel Gholam) qui, portant des vêtements contemporains, prennent des poses d’hommes — et de femmes — prises dans des oeuvres ou des images se référant à la culture grecque ancienne. Cela donne souvent des attitudes mélancoliques qui parlent bien plus de l’accablement du citoyen contemporain, dont le corps est prisonnier de représentations sociales imposées, que du poids de l’héritage de la culture grecque antique. Nos corps et nos vies ne nous appartiennent pas totalement, ils sont politiquement contraints par des valeurs contre lesquelles il faut encore lutter.

14e documenta

Jusqu’au 17 septembre à Cassel, en Allemagne