La fresque d'une vie de Mathieu Rioux

Mathieu Rioux travaille sur la même toile depuis 23 ans, et elle n’est pas terminée.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Mathieu Rioux travaille sur la même toile depuis 23 ans, et elle n’est pas terminée.

Depuis 23 ans, Mathieu Rioux peint un à un les grands penseurs et artistes de notre monde sur une fresque qui fait maintenant 17 mètres de long. Une oeuvre qui l’a suivi de ses années de junkie en Europe jusque dans sa nouvelle vie plus stable à Québec, et qu’il expose pour la première fois au complet.

« Tu connais Raphaël, l’École d’Athènes ? […] C’est ça que je voudrais faire », expliquait-il lors d’une rencontre récemment. Le hic, c’est qu’il voulait partir d’aujourd’hui pour reculer dans le temps jusqu’aux Grecs, justement. Or il a à peine commencé le XIXe…

« C’est comme ça, l’art, ça te tombe dessus. Je suis prisonnier de ce projet, mais c’est correct, je l’accepte », résume-t-il, rieur.

Divisée en plus de 60 panneaux, sa fresque est constituée de centaines et de centaines de personnages : Louis-Ferdinand Céline, Blaise Cendras, le Marquis de Sade, Marcel Proust, Virginia Woolf, Picasso, Pasolini, Coltrane, etc. « Dans le fond, je peins une bibliothèque, sauf qu’au lieu de peindre le livre, je peins l’auteur. »

Certains panneaux sont plus denses et plus épais que les autres. Ce sont les toiles qu’il traînait en voyage et dont il rationnait le moindre espace vierge.

« Dans le temps, je pouvais peindre des heures. C’est en voyage que je peignais le plus », raconte l’artiste aujourd’hui âgé de 42 ans. « Mais, en voyage, tu n’as pas de place ; alors je peignais dans des parcs la nuit en dessous d’un lampadaire. Ces deux cartons-là, c’est pour ça qu’ils sont maganés. Je les ai traînés à Barcelone roulés, je les ai traînés partout, je peignais tous les jours. C’est pour ça qu’ils sont plus compacts, parce que je n’en avais pas d’autres, je n’arrêtais pas de rajouter des choses. »

Le Devoir a rencontré Mathieu pour la première fois il y a deux ans, dans le cadre d’un reportage sur le logement social. Il passait une entrevue pour avoir accès à un supplément au loyer. Le programme visait entre autres les ex-toxicomanes et il commençait à s’en sortir.

À l’époque, il vivait dans une maison de chambre vraiment trop petite pour accueillir ses tableaux. Alors, il les empilait sous son lit. Au plafond, il avait accroché plein de robes d’été. Une habitude dont il riait lui-même et qui, semble-t-il, l’aidait à tolérer son célibat.

Peu de temps après, il a été accepté au programme et s’est installé dans l’appart qu’il a toujours dans le quartier Saint-Roch. Sur le mur près de la cuisine, on peut voir les premiers cartons avec les personnages du début. Tiens, le Bonhomme Carnaval. « Au début, ce n’était pas du tout ça le projet, c’était juste des bonshommes. Puis, à un moment donné, je me suis mis à peindre les peintres, les écrivains… »

La partie du début, dit-il, est « difficile à assumer. Je déteste justement cette espèce de tendance à tout mettre sur un pied d’égalité. Bonhomme Carnaval à côté de Rimbaud. Quand j’étais jeune, je ne pensais pas à ça ».

Je trouve qu’on a de la misère à admirer, à part mettre des like sur des pages

 

Il avait 19 ans quand il a commencé le tableau. « Ça faisait une semaine que je peignais quand j’ai fait le premier carton. J’étais chez un ami qui peignait, je n’avais plus de toiles et, à un moment donné, il m’est arrivé avec une boîte pleine de cartons. J’en ai fait un deuxième. Rendu à neuf, on faisait des blagues sur ma “grande peinture”. »

Il est ensuite parti en Colombie-Britannique. « Je pensais ne jamais repeindre de ma vie, puis ça m’a repris. Je me suis acheté des tubes. […] J’ai décidé assez vite de la continuer sans avoir de grosses ambitions. »

Il traîne ensuite son paquet de cartons jusqu’en Europe. « Juste avant de partir, c’est là que j’ai fait le premier portrait de peintres, Vermeer, Picasso. »

Puis il s’est mis à lire comme un déchaîné. Une passion qui l’habite toujours et qui a donné beaucoup de profondeur à sa fresque géante. « Ce n’est pas l’auteur qui m’intéresse, c’est ce qu’il dit. Donc, au vernissage, je vais les faire parler », dit-il.

« C’est juste [une façon] de faire entendre une autre voix que la musique qu’on entend : avec Trump, les médias qui parlent de la crise économique, de l’argent… Moi, je veux faire entendre une autre voix. La voix des écrivains, de la poésie, la langue française. »

Il y aura aussi de la musique, puisque Mathieu joue de l’accordéon, du piano et compose. Bref, ce sera un vernissage multidisciplinaire. Il en parle comme d’un « exercice d’admiration » : « Dire pourquoi t’aimes quelque chose. Même être humble devant les grandes oeuvres. »

Ça ne devrait pas être ennuyant. Mathieu s’exprime mieux que bien des ministres au Parlement et avec beaucoup de clarté et sans prétention aucune. Non seulement lit-il Heidegger, mais il le comprend. Tout un paradoxe pour un gars qui n’a pas fini son secondaire. « J’étais un petit con qui détestait l’école et qui faisait du skate. La lecture, c’était pour les filles », se rappelle-t-il. « Je me suis toujours demandé pourquoi j’avais lâché l’école, alors que j’avais ce potentiel en moi. »

Ce ne sont pas des regrets, mais presque. « J’en veux aux adultes ou aux maîtres que je n’ai pas eus de ne pas m’avoir fait comprendre que, pour le jeune révolté que j’étais, la meilleure arme, c’était la littérature. »

C’est pour ça qu’il aimerait bien que des jeunes viennent au vernissage, peut-être même jouer un jour un rôle d’enseignant. « Si j’étais prof, j’essayerais de trouver le texte qui conviendrait à chaque jeune. Pour moi, ça a été Sade et Blaise Cendrars. Blaise Cendrars. Il m’a donné envie de voyager, de vivre plus. »

Divisée en plus de 60 panneaux, la fresque de Mathieu Rioux est constituée de centaines et de centaines de personnages : Louis-Ferdinand Céline, Blaise Cendrars, le Marquis de Sade, Marcel Proust, Virginia Woolf, Picasso, Pasolini, etc.

Apocatastase

Vernissage le 29 juin, Centre d’activités Sherpa 130, boulevard Charest Est, Québec